Pupitre mémoriel des tués à Blessy et Winternesse (1940)

Pupitre mémoriel des tués à Blessy et Winternesse (1940)

Par M. Jean-Paul ROLLAND

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Le lundi 11 avril 2017, je recevais un courriel d’un douanier du tunnel de la Manche : Dimitri Bouget habitant auprès de Boulogne sur Mer, originaire d’Ancenis Loire Atlantique. Il m’informait qu’une plaque commémorative existait dans l’église de la petite commune de Blessy dans le Pas de Calais, où figurait 78 noms de soldats du 48ème RI de la caserne la Tour d’Auvergne de Guingamp. Il me demandait si j’étais au courant des combats qu’avaient supportés ce régiment contre l’armée allemande conduite par le général Guderian qui déferlait sur la France ?  N’étant pas historien mais retraité de la Marine Nationale comme mécanicien, néanmoins intéressé par l’Histoire, je lui ai répondu que j’allais me renseigner car j’étais guingampais que depuis quelques années. A mon grand étonnement, personne dans mon entourage ne connaissait cette épopée militaire du 48ème RI. Je me suis rendu en août 2018, à Blessy, et rencontré Monsieur le Maire (Bernard Mantel) afin de bien comprendre, sur le lieu, les faits de guerre que ces soldats du 48ème RI avaient vécus. Je suis allé m’incliner dans l’église devant la stèle qui rappellent le nom de ces soldats, au cimetière sur les tombes du sous-lieutenant Pierre Guillaume, des deux soldats inconnus et du docteur Colson et à Witternesse, à deux kilomètres de Blessy, où dans le cimetière, se trouve un autre monument, en hommage aux 13 soldats du 48ème, également tués. Mais n’oublions pas non plus, ceux tués à : 1 à Aire sur la Lys, 4 à Mazinghem et 2 à Quernes.

Donc, le 48ème RI a laissé 98 jeunes hommes sur la terre des Hauts de France afin de retarder, le mieux qu’ils ont pu avec les moyens qu’on leur avait donnés, les forces allemandes qui voulaient dans un premier temps prendre Dunkerque pour empêcher les forces britanniques de rejoindre l’Angleterre.

Après avoir alerté, le ban et l’arrière-ban de ceux qui sont en charge du devoir de mémoire, auprès desquels j’ai reçu quelques encouragements, j’ai persisté auprès de monsieur le maire de Guingamp : Philippe le Goff qui a bien reçu ma demande d’apposition d’une plaque mémorielle à l’emplacement de la caserne la Tour d’Auvergne, devenue, aujourd’hui, l’Université Catholique de l’Ouest (UCO).  Mais, la pandémie du Covid est venue, pendant deux années, perturber cette mise en place. Ma ténacité a été récompensée, ce mercredi 9 mars 2022 après presque cinq années d’attente.

Ce mercredi 9 mars 2022, monsieur le Maire de Guingamp : Philippe Le Goff sous la présidence de Monsieur Thierry Mosimann, Préfet des Côtes d’Armor, avait donné rendez-vous à un certain nombre de personnes sensibilisées au devoir de mémoire, pour honorer les actes de bravoures d’officiers, sous-officiers et soldats du 48ème Régiment d’Infanterie de la caserne de Guingamp tombés au champs d’honneur lors de la « drôle guerre » le 23 mai 1940, à Blessy dans le Pas de Calais et que l’histoire avait oublié !

 

Photo : Allocution de monsieur le Maire Phillipe le Goff

 

 

 

 

 

Discours de Monsieur le maire de Guingamp

« Je tiens à vous remercier pour votre présence, aujourd’hui, et, j’enverrai un remerciement plus particulier à M. Goudallier et Mme Duclos, les élus qui ont portés cette cérémonie et ce projet ; je saluerai également très amicalement M. Rolland qui en a été également à son initiative.

A l’heure, où les bombes frappent encore l’Europe, à l’heure où un nouveau conflit se joue, se rappeler de ceux qui ont sacrifié leur vie, prend, aujourd’hui, un sens encore plus élevé. Le devoir de mémoire, c’est en effet, se rappeler le nom de ces hommes ordinaires qui ont choisi par le courage dans leur détermination de devenir des hommes extraordinaires. Il était donc de notre devoir, à la ville de Guingamp, de réparer un oubli, en rendant hommage aux officiers, sous-officiers et soldats du 48ème Régiment d’Infanterie partis combattre l’Allemagne nazie en 1939 et qui ont payé un lourd tribu pendant la seconde guerre mondiale et tout particulièrement, ici, au cœur de l’ancienne caserne de la Tour d’Auvergne devenue une université, au pied de ce dolmen et de cet arbre emblématique du 48ème RI.

Dolmen, arbre, l’insigne du 48ème (appelé pucelle, en souvenir de Jeanne d’Arc) sur lequel on peut lire, sa devise : « Dur comme Roc ».

Construite en 1874, la caserne accueille ses premiers bataillons du 48ème RI à partir de 1876. D’emblée, Guingamp et les guingampais nouent avec ce régiment des liens étroits, pour le meilleur, pour le pire, comme la lutte contre les incendies avec les sapeurs-pompiers de la ville de Guingamp. Le 48ème RI fait corps avec notre ville et ses liens tissés au fil des années ne seront jamais rompus et ceux malgré la dissolution du régiment en 1998 et cette cérémonie en est la preuve.

Ville de garnison du 48ème RI, Guingamp voit partir son régiment pour la première guerre en 1914 et tandis que la caserne sert de dépôt et de recrutement, le 48ème RI s’illustre sur le front du nord de la France. Il se couvre de gloire, notamment à Verdun en 1916, dans l’Aisne et sur la Marne en 1918. Le nom de ces batailles sont inscrits à jamais sur son drapeau. Le 48ème RI a payé le prix du sang puisque près de 2000 hommes sont morts pour la France entre 1914 et 1918. En leur hommage, une plaque commémorative a été inaugurée, ici même, en présence du ministre Jean Yves le Drian en septembre 2014, à l’occasion du centenaire de la première guerre mondiale. Au lendemain de la première guerre mondiale, le régiment retrouve la caserne de la Tour d’Auvergne et la ville de Guingamp. La guerre devait être « la der des ders », espérait-on alors.

Pourtant, le 29 août, le 48ème RI remonte au front à nouveau. Le 48ème RI s’illustre à l’occasion de l’offensive, sans lendemain, de la Sarre, dès septembre 1939. Mais, c’est surtout, durant la campagne de France, en mai et juin 1940 que des éléments du 48ème RI s’illustrent. Face à la percée fulgurante de l’armée allemande, une partie l’armée française et de l’armée britannique est encerclée dans le nord de la France d’où le reflux vers les ports français de la mer du nord. Dans ce contexte alors qu’il est cantonné avec la 21ème division d’infanterie en Belgique sur les rives de l’Escaut, le 48ème RI doit se replier sur de nouvelles positions au sud de Saint Omer dans le Pas de Calais, le 18 mai 1940. La mission consiste à tenir coûte que coûte afin de ralentir la progression allemande en direction de Boulogne sur mer. Cependant, le 22 mai 1940, en raison des coups de boutoir allemands, deux bataillons du 48ème RI reçoivent l’ordre de rejoindre, à pied, Boulogne distant de 65 Km. Et c’est, le 23 mai 1940, vers deux heures du matin, qu’une compagnie du 3ème bataillon attaque les éléments allemands de la future division SS « Das Reich » qui tenaient le village de Blessy. Un violent combat s’engage et progressivement les Français sont encerclés. A l’aube, le combat est terminé. Le bilan de combat est lourd. De nombreux soldats sont trouvés morts, ceux qui restent en vie sont capturés. Ils sont 78 soldats, 78 jeunes hommes, 78 guingampais d’adoption du 48ème RI à être tombés à Blessy et leur nom, aujourd’hui, figurent sur une plaque commémorative apposée dans l’église de cette commune du Pas de Calais.

Après juin 1940, régiment est disloqué, la plupart de ces soldats connaissent une longue captivité en Allemagne. Tous ne rentreront pas. Certains échappent à la captivité, certains périront plus tard dans les rangs de la Résistance. Réformé après la libération, à partir d’unités issues de la résistance, le 48ème RI est engagé sur le front de Lorient et donc participe aux combats de la Libération.

Aujourd’hui, en ce 9 mars 2022, nous commémorons le souvenir des officiers, sous-officiers et soldats, qui fidèles à la devise du régiment : « Dur comme Roc » ont combattu pendant la campagne 1939-40, dans la Résistance et pour la Libération. Oui, à chaque fois qu’un conflit se met en œuvre, à chaque fois c’est une épreuve et se sont les hommes et les femmes qui paient le prix. Alors, aujourd’hui, en nous inclinant devant la mémoire des soldats du 48ème RI, tombés au printemps 1940, nous soulignons le sort de ces hommes ; qui, le jour J sont entrés dans l’histoire, pour nous permettre de la prolonger. Cette cérémonie, nous rappelle aussi à nos devoirs pour porter secours à l’humanité souffrante parce que nous le devons à la mémoire de ceux qui sont morts pour nous.»

 

Photo : Pupitre mémoriel qui sera placé à l’entrée du campus universitaire

 

 

 

 

 Discours de M. le préfet des Côtes d’Armor, Thierry Mosimann

 « Des tués en grand nombre, une multitude de blessés, des gueules cassées, des destins à jamais bouleversés ; alors, oui, cette première guerre mondiale serait la « der des ders » et chacun pensait que les 2 000 soldats du 48ème RI seraient tombés lors de la « der des ders » ! Nous nous sommes trompés.

Vingt et un an plus trad, le second conflit mondial commençait et le 48ème RI allait une seconde fois, au 20ème siècle être engagé dans d’âpres combats dans la Sarre et le nord de la France. Il participe, en effet, à l’offensive de la Sarre en septembre 1939 ; il combat durement dans le Pas de Calais et notamment à Blessy où le 23 mai 1940, 78 soldats tomberont pour la défense de nos libertés. En 45 jours, de combat, en mai et juin 1940, partout en France, près de 100 000 de nos soldats, toutes armes confondues, sont tombés au champ d’honneur.

La France perdait une bataille, la bataille de France, mais n’avait pas perdu la guerre, car cette guerre était à nouveau mondiale. Le général De Gaulle le savait et lança son appel du 14 juin 1940. C’était un appel pour celles et ceux qui comme les anciens du 48ème RI reprendront le flambeau des combats pour la Libération de la France et de l’Europe. Au sortir de ce conflit mondial, tout est fait lors pour éliminer la guerre du continent européen. Les mécanismes de sécurité collective sont créés à l’ONU, et, ces débuts sur notre continent, de la construction européenne. Cette construction a pour but de réconcilier tous les nationalismes exacerbés du siècle passé. Réconcilier d’abord, les Français et les Allemands, réconcilier ensuite, quand le mur sera tombé, les Tchèques et les Slovaques… la construction européenne nous aura protégé de la guerre durant de nombreuses décennies. Et pourtant, aujourd’hui, notre Europe est fortement bousculée, la guerre est à nouveau là, sous nos yeux. La démocratie n’est plus considérée en Europe, là où elle est née ; la démocratie n’est plus considérée comme un régime incontestable, elle est remise en cause.  Depuis l’attaque brutale, lancée par le président Poutine contre l’Ukraine, le 24 février dernier, les forces russes bombardent Kiev, assiègent les villes les plus importantes du pays. Des milliers de civils ukrainiens sont tués, des femmes et des enfants, des centaines de milliers de réfugiés, plus d’un million déjà fuient vers la Moldavie, la Slovaquie et progressivement vers le reste de l’Europe et vers la France.

Dans cette école, sans précédent depuis près de sept ans, nous nous tenons bien évidemment au côté de l’Ukraine. Nous saluons le courage du peuple ukrainien qui résiste sous le feu des armes et qui se bat avec bravoure pour sa liberté. Face à cette agression de l’Ukraine, la France et l’Europe ont répondu immédiatement, fermement, unanimement. Elles l’ont fait en étroite coordination avec les Américains, les Britanniques et les Canadiens et tant d’autres pays. Elles l’ont fait en soutenant le peuple ukrainien par des convois humanitaires et en livrant des matériels et des équipements militaires pour que ce peuple se défende et nous en ferons encore dans les prochains jours en accueillant, ici même, dans les Côtes d’Armor, des familles ukrainiennes.

Aujourd’hui, nous rendons hommage aux valeureux soldats sous-officiers et officiers du 48ème RI de Guingamp et nous le faisons en solidarité avec le peuple ukrainien. Nos soldats se sont battus pour la liberté, cette liberté qui n’est jamais un acquis, nous avons pu le penser mais aujourd’hui, les soldats du 48ème RI de Guingamp nous rappellent et avec eux le peuple ukrainien que cette liberté exige, plus que jamais, du courage et qu’elle demeure un combat de chaque instant. »

Photo : vendredi 24 août 2018 devant la mairie de Blessy : Bernard Mantel (maire) Jean-Paul Rolland et Dimitri Bouget

 

Il faut rendre hommage également aux habitants de la commune de Blessy qui, à l’heure actuelle encore, n’ont pas oublié nos soldats guingampais qui sont morts sur leurs terres avec abnégation. Il est vrai que les mémoires vivantes se font de plus en plus rares, mais elles ont eu ce souci d’avoir fait passer le récit de ce combat de nos valeureux soldats qui ont voulu arrêter la progression d’éléments SS qui seront plus connu après la guerre, pour ce terrible massacre d’Oradour sur Glane, sous le nom de la compagnie « Das Reich ».

En janvier 1943, le maire de Blessy fit exhumer et mettre en bière les corps de ces soldats. Tous furent identifiés. Vingt-deux cercueils furent placés dans des caveaux particuliers mis à la disposition par des familles de Blessy en attendant le retour au pays natal. Les cinquante-six tombes individuelles furent chacune adoptées par une famille de Blessy qui assura l’entretien.

Le 26 septembre 1945, un calvaire breton fut érigé dans l’église de Blessy à la mémoire des soixante-dix-huit soldats du 48ème RI tués au combat, sous l’instigation d’Albert Kerlévéo, pharmacien à Aire sur la Lys (originaire de Pommerit-Jaudy, 22) ainsi que cette plaque dans l’église. Un millier de personnes participa à cette cérémonie. Chaque famille de disparu était accompagnée d’une jeune fille de la localité qui avait pris en charge l’entretien de la tombe du soldat.

Dimitri Bourget avec l’aide du comité « Souvenir Français » d’Aire sur la Lys et des communes de Blessy et Witternesse a été à l’instigateur de la journée de commémorations de ces combats le 23 mai 2019. C’est également lui, par mon intermédiaire, qui est à l’initiative de cette mise en place de ce pupitre mémoriel, à l’entrée du campus universitaire de l’UCO, ex caserne la Tour d’Auvergne à Guingamp. Très grand merci à lui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plaque commémorative 78 soldats tués à Blessy dans l’église

 

 

 

 

 

 

 

 

Plan des combats dans Blessy, dessiné par le capitaine Sévaux du 48ème RI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Plaque commémorative des 13 soldats bretons tués à Witternesse

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo : sous la houlette d’Arnaud Saliou (directeur marketing EAG), des supporter de l’équipe d’En Avant, devant la mairie de Blessy le vendredi 29 mars 2019

 

 

 

 

Lors de la finale de la coupe de Ligue 2019 contre Strasbourg au stade Pierre Maurois, le « Breizh Ch’ti Kalon Tour » composé de six supporters d’En Avant de Guingamp, avec un attelage singulier (tracteur et fan-truck), avait fait le détour, ce vendredi 29 mars 2019, pour aller s’incliner et déposer une gerbe de fleurs devant le monument aux morts de Witternesse et la plaque commémorative dans l’église de Blessy.  Comme quoi, ce club de football d’une modeste petite ville, sait rendre hommage à ceux qui se sont fait tuer pour leur permettre d’assouvir leur passion ! Dans l’intitulé du nom de leur club, on retrouve le mot breton : « Kalon » qui signifie, oui, ces personnes ont du cœur dans tous les sens du terme.

Le devoir de mémoire passe par cette détermination à rendre hommage à ces hommes et femmes qui ont tant donné… y compris pour les « oublieux ». La commémoration a un objectif affiché à la fois civique et patriotique. Elle est convoquée pour transmettre des valeurs, consolider la Nation et cultiver la paix.

Pour autant il convient que ce travail de mémoire (on ne parle pas de devoir de mémoire !) soit approprié par tous les citoyens et en particulier les jeunes. Aujourd’hui, un jeune collégien pourrait dire :  je suis redevable à mes Anciens de ma liberté actuelle. Pour ma famille également je suis devenu maintenant le gardien de leurs souvenirs et de leur gloire ; afin que jamais le souffle du silence ne vienne éteindre la flamme sacrée du devoir de mémoire !

 

Jean Paul ROLLAND, mars 2022

 

 

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