Le sacrifice de 78 soldats à Blessy (48e RI)

Le sacrifice de 78 soldats à Blessy (48e RI)

Source : La Voix du Nord du dimanche 20 mai 1990
Transcrit par Jean Paul Rolland, Amis du patrimoine de Guingamp
(Plan de situation à la fin du texte)

Mai 1940 dans le pays de Lys
Le 23 mai 1940 à Blessy et Witternesse

Les villages de Blessy (62120) et Witternesse ont vécu des jours tragiques au cours du terrible mois de mai 1940. Le 22 mai, la débâcle dans le Nord-Pas-de-Calais était à son comble. Des millions d’hommes étaient pris au piège fatal par l’avance inexorable des armées allemandes qui venaient de prendre Abbeville et la Somme, supprimant ainsi toute possibilité de se dégager aux soldats anglais et français et empêchant les malheureux civils de quitter la zone de combats.

Les troupes françaises et anglaises prises dans la nasse n’avaient plus qu’une issue possible : effectuer un mouvement de retraite vers le littoral où l’on parlait déjà d’une possible évacuation par la mer. Sur la base aérienne de Rely, le plus grand désordre régnait alors sur tous les grands axes routiers et ferroviaires de la région où civils et militaires mêlés dans une cohue indescriptible fuyaient devant les blindés allemands.

Les convois ferroviaires en particulier étaient constamment mitraillés par l’aviation ennemie.

En gare de Berguette

Ce 22 mai 1940, vers 11h, les trains militaires, prioritaires sur les convois de réfugiés civils, furent immobilisés en gare de Berguette. Les voies ferrées étaient coupées au-delà par les bombardements intensifs.

Se trouvèrent ainsi bloqués deux bataillons du 48ème RI de Guingamp constitués d’environ 1500 soldats bretons, jeunes pour la plupart, originaires des régions de Guingamp, Quimper, Brest, Rennes et Vannes. Ces deux bataillons, après avoir quitté leur cantonnement de manœuvres à Laires, près de Fléchin, le 10 mai, avait été envoyés en Belgique sur les rives de l’Escaut. Devant l’avance fulgurante des armées allemandes, un ordre de repli stratégique leur avait été donné dès le 18 mai.

Vers 14h, le chef de gare de Berguette reçut un message lui enjoignant de faire évacuer les trains militaires immobilisés. À 17h, un officier d’état-major donna aux deux bataillons l’ordre suivant : « Rejoindre Boulogne – Faire vite – Très urgent ». Les soldats harassés et mal nourris depuis le 18 mai devaient parcourir 65 kilomètres à pied en utilisant des chemins secondaires car l’aviation ennemie, avec ses fameux Stukas – bombardiers en piqués – mitraillaient les grands axes de circulation, cherchant à terroriser les civils et à désorganiser la défense du pays. L’itinéraire prévu était le suivant : Berguette, Molinghem, Lambres-les-Aire, Quernes Witternesse, Blessy, Desvres puis Boulogne.

Les Bretons en route

Le 3ème bataillon (700 hommes environ) se mit en marche sur l’ordre du commandant Bas après avoir réquisitionné sur place dix-huit chevaux pour les fourgons de matériel et de munitions. Il est formé de trois compagnies, la 9ème, la 10ème et la 11ème.

La 10ème compagnie (290 hommes) commandée par le capitaine Sévaux ouvrit la marche suivie de la 11ème (lieutenant Astier) et de la 9ème en arrière garde (lieutenant Abiven).

Des renseignements signalèrent très vite la présence d’éléments motorisés ennemis (moto, side-cars, véhicules blindés) circulant sur la route nationale en Liliers et Aire-sur-la-Lys.

C’étaient des éléments avancés de la Division Das Reich, Régiment Deutschland.

Arrivés à 22heures à Lambres-les-Aires, les Bretons entendirent des explosions à Aire où des incendies avaient éclaté. Le 2ème bataillon y fut rejoint par le 3ème et les soldats reprirent leur progression vers Boulogne, marchant en silence les uns derrière les autres par petites colonnes de chaque côté de la route.

Combat dans la nuit de Blessy

 En arrivant aux abords de Blessy vers 2 heures du matin, les soldats bretons constituant l’avant-garde du 3ème bataillon apprirent que la commune était occupée depuis quelques heures par un important détachement allemand de la division Das Reich qui y cantonnait pour la nuit en attendant de reprendre le lendemain leur inexorable invasion du pays.

Le capitaine Sévaux après avoir réuni ses adjoints prit alors la décision d’attaquer les Allemands afin de pouvoir poursuivre le mouvement de sa compagnie vers Boulogne.

Décision téméraire car il disposait que d’un armement réduit : fusils, grenades, quelques mitrailleuses et trois pièces légères antichars.

Le combat commença peu après 2h : une sentinelle allemande placée au carrefour s’écroula au premier coup de feu qui fut suivi d’une fusillade nourrie qui réveilla la garnison allemande. Ceux-ci furent dans un premier temps surpris par la vigueur de l’attaque mais ils se ressaisirent très vite en faisant appel à des renforts importants cantonnés dans les communes environnantes. Dans le combat, une mitrailleuse française en position près du café Guilbert fit ravages dans les rangs ennemis mais bientôt les courageux bretons furent encerclés puis submergés par les forces bien supérieures en nombre. Plusieurs sections tentèrent de s’échapper : une batterie d’artillerie allemande placée dans le marais cloua au sol de nombreux fantassins français.

Un certain nombre de Bretons parvinrent toutefois à passer au travers des mailles du filet et réussirent à rejoindre Boulogne tant bien que mal. Mais beaucoup furent faits prisonniers.

Vers 4 heures du matin, à l’aube, les Français durent cesser le combat faute de munitions. Comble de l’horreur, les Allemands ivres de rage abattirent alors froidement les blessés ne voulant pas retarder la progression en emmenant des prisonniers vers l’arrière.

Sans motif connu, deux Bretons prisonniers furent selon des témoignages exécutés immédiatement d’un coup de révolvers et leurs corps jetés au fossé. Les habitants du village étaient restés prudemment enfermés chez eux durant le combat. Au petit matin, toutes les maisons de Blessy furent fouillées une à une sans doute pour rechercher d’éventuels soldats bretons qui s’y seraient cachés. Soixante otages furent regroupés par les Allemands qui ne les relâchèrent que vers 10 heures du matin quand le détachement allemand reprit sa progression vers le littoral.

Avant de quitter Blessy, les Allemands se livrèrent encore à des exécutions injustifiées : le docteur Colson, vieux médecin belge réfugié à Blessy et deux marchands ambulants algériens de passage furent abattus sans raison. Un cultivateur, M Omer Courtois qui se rendait dans une pâture pour y traire ses vaches fut tué d’un coup de fusil.

D’autres combats s’engagent à Witternesse et à Lambres

À quelques kilomètres de là, le 2ème bataillon du 48ème RI a accroché violemment un détachement SS qu’il a surpris en plein sommeil dans la traversée de Lambres-les-Aires. Après avoir détruit deux véhicules blindés, les fantassins français firent prisonniers dix soldats SS. Les unités blindées allemandes du secteur furent alors rappelées par radio en renfort. Au matin du 23 mai, vers 10 heures, l’ennemi attaqua : les courageux bretons réussirent à anéantir les premières vagues et à mettre hors de combat plusieurs blindés. Le sous-lieutenant Guillaume dirigeant le feu d’une pièce d’artillerie fut pris à parti par des feux denses et expira aux côtés de sa pièce.

Une compagnie SS allemande fut anéantie. Deux autres compagnies furent encerclées, parmi celles-ci le fils de Von Ribbentrop, le ministre des Affaires Étrangères du Reich allemand qui avait reçu la veille près d’Estrée-Blanche, la visite de son père.

Les combats furent très durs. Bientôt des renforts allemands arrivèrent venant de Rely. L’ordre de repli fut donné en direction de Berguette. Les trois compagnies du 2ème bataillon faisaient retraite en bon ordre quand elles furent prises par des chars installés le long de la route nationale à Lambres-les-Aires. Elles tentèrent vainement de résister. Encerclées de part et d’autre, elles durent se rendre, leurs munitions étant épuisées.

Le bilan d’une dramatique journée

Le bilan des combats était lourd : on releva les corps de soixante-dix-huit soldats bretons qui avaient tenté courageusement de tenir tête à l’attaquant allemand. Du côté ennemi, les pertes, sans doute importantes, ne furent pas connues : seuls quatorze soldats allemands furent enterrés sur place mais l’on sait que plusieurs camions transportant de nombreux corps regagnèrent l’arrière du front pour être inhumés (on pense qu’une centaine d’Allemands furent tués).

De nombreux soldats bretons avaient été faits prisonniers. Un épisode dramatique survint le même jour un peu plus tard : alors que la colonne de prisonniers se dirigeait vers le village voisin de Witternesse, un prêtre soldat, l’abbé Angel aperçut dans un champ en bordure de roue un soldat grièvement blessé qui était mourant. Voulant sans doute lui donner la dernière bénédiction, il quitta la colonne et s’avança vers le blessé. La sentinelle allemande croyant peut-être à une tentative d’évasion l’abattit froidement d’un coup de feu.

Après la Libération, une grandiose cérémonie du souvenir rassembla le 16 septembre 1945 la population de Blessy et les familles des soldats bretons tués lors de ces évènements. On assista ce jour-là à la bénédiction solennelle d’un calvaire édifié dans l’église rappelant le souvenir de ces soixante-dix-huit braves qui donnèrent leur vie en tentant de défendre courageusement leur patrie.

Témoignage de Madame Penel, institutrice à Blessy

 Monsieur et Madame Penel exercèrent leurs fonctions d’instituteur et secrétaire de mairie à Blessy de 1938 à 1954.

« Dans la nuit du 23 mai 1940, j’étais dans ma cave avec mon petit garçon, mon ancienne directrice et ses parents. J’occupais le logement de l’école des garçons et pendant toute la nuit nous avons entendu les balles siffler autour de la maison. Vers 6 heures du matin, deux SS à l’air farouche ont défoncé la porte de la maison et ont tout fouillé.

Vers 10 heures, tous les hommes du village ont été ramassés et emmenés soit au café Debomy soit dans l’église. Alors qu’ils étaient rassemblés, deux jeunes soldats se sont présentés pour se constituer prisonniers ; les petits soldats se sont vus obligés de mettre les bras en l’air. Deux heures après, deux officiers allemands sont arrivés, ont fait sortir les soldats et chacun a abattu son prisonnier (j’ai mis deux croix sur le plan). Mon mari a signalé cet acte criminel.

La majeure partie des soldats ont été tués dans la partie que j’ai hachurée. Sans doute est-ce là que le sous-lieutenant Guillaume a été tué. Le lieutenant Astier est mort dans le café Martel.

Le 24, défense de sortir des maisons.

Le 25, tous les hommes ont été réquisitionnés pour enterrer tous ces malheureux.

Dans le cimetière, les SS ont abattu un docteur belge, deux inconnus algériens et un chien.

Dans le marais, c’est un vieil homme (M Omer Courtois) venu traire sa vache qu’ils ont abattu. Sa belle-fille, Madame Germaine Courtois-Dissaux, au lieu de fuir se couche à terre, ce qui lui sauva la vie. Que de triste souvenir ! Mon mari était mobilisé en Lorraine. J’étais seule avec mon petit garçon qui avait 18 mois. L’école, attenante à mon logement, était sans cesse occupée par les troupes et c’est dans ma cuisine que les ordonnances préparaient le repas de leurs chefs. J’avais une peur terrible des Allemands.

Les Allemands ont laissé à Blessy neufs des leurs et qu’ils ont enterrés dans la pâture attenante à maison Martel. »

Source : La Voix du Nord du dimanche 20 mai 1990
Transcrit par Jean Paul Rolland, Amis du patrimoine de Guingamp

Plan de la situation dressé par Madame Penel en 1980

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