Deux legs à des jeunes filles pauvres

Deux legs à des jeunes filles pauvres

Par M. Jean-Pierre COLIVET

Le  XIXe siècle aura vu fleurir nombre de personnes qui ont choisi de léguer tout ou partie de leur fortune à la société. Selon Jean-Luc Marais (voir la biographie) par dons et legs l’on entend tous « les transferts de biens sans obligation familiale, légale ou contractuelle pour celui qui donne ». Ils prennent différentes formes : des plus traditionnelles telle l’aumône manuelle, la distribution d’argent ou de pain lors des enterrements, les étrennes et gratifications, aux plus novatrices telles les souscriptions. Ils peuvent s’adresser à des individus ou à des collectivités (commune, bureau de bienfaisance, institutions reconnues d’utilité publique).

Aux archives municipales de Guingamp on peut retrouver une douzaine de dossiers de legs et citer des donateurs comme Paul Bizos, Alphonse du Laurens de la Barre, Bobé de Moyneuse… Ces legs et dons se feront principalement au profit du Bureau de bienfaisance de la ville ou à la mairie.

Dans cet article nous nous pencherons sur deux legs assez surprenants qui viseront à récompenser des jeunes filles issues de milieux pauvres, ceux de Paul Bizos et d’Alphonse du Laurens de la Barre (à ne pas confondre avec Ernest du Laurens de la Barre).

Paul BIZOS

Jean Baptiste Paul Alexandre Bizos est assez peu connu à Guingamp même si une rue à son nom est située entre le pont de chemin de fer de Cadolan et la gare.

Pourquoi se souvient-on encore de lui aujourd’hui ?

Paul Bizos est né en 1808 à Seissan (32) et décédé à Guingamp (22) le 25 août 1888 à l’âge de 80 ans. Il s’était marié le 8 mai 1832 à Guingamp, avec Marie Anne Vincente VIVIER (1805-1886).

Il était pharmacien et demeurait place du Centre à Guingamp (côté rue E. Ollivro) en 1841, 1846 et 1856 puis au 47 de la place du Centre en 1872. Il est décédé place du Centre et laissera un testament qui mérite que l’on s’y arrête et peut-être mieux comprendre pourquoi l’on conserve son souvenir.

Extraits du testament de Paul Bizos

Je soussigné Paul Bizos, ancien pharmacien à Guingamp et y demeurant, ai fait par le présent mes dispositions testamentaires suivantes. […]

2. Je donne et lègue à Madeleine Le Moigne ma servante pour ses longs et loyaux services une rente annuelle et viagère de 600 francs […] Après sa mort, je donne et lègue ce titre de rente à l’hospice de Guingamp. La moitié de cette rente sera employée à l’entretien de la pharmacie que j’ai créée dans cet établissement […]

3. Je donne et lègue à la ville de Guingamp la somme de 4000 francs qui sera convertie en un titre de rente 3% sur l’État ; les aréages et les intérêts qui en proviendront seront donnés tous les cinq ans à la jeune fille d’ouvriers pauvres qui se sera fait remarquer par son dévouement, par sa bonne conduite, par sa piété filiale, par son travail et par sa vertu. Pour que cette jeune fille ait droit à cette récompense, il faudra qu’elle soit âgée de 20 ans au moins et qu’elle soit native de la commune de Guingamp. Je veux que le Maire, ses adjoints et le Curé de la Paroisse, avec une Commission de la Paroisse, avec membres du Conseil municipal, élus en séance, soient seuls chargés de faire ce choix et qu’ils soient seuls juges définitifs. »

4. Je donne et lègue à l’école communale de garçons de Guingamp la somme de 2000 francs qui sera convertie en rente 3% sur l’État et dont l’aréage sera employé tous les ans à l’ouverture de deux livrets de la Caisse d’épargne de sommes égales pour être distribuées à chaque fin d’année scolaire aux deux jeunes fils d’ouvriers pauvres de Guingamp qui se seront fait remarquer par leur assiduité, par leur caractère, par leur bonne conduite et par leurs progrès. Ce legs sera distribué par l’administration municipale après s’être entendu avec le directeur et les professeurs de cette école.

5. Je désire que celles qui recevront tous les cinq ans les aréages du titre de cette rente que je laisse à la ville de Guingamp au numéro 3 de mon testament, se rendent au cimetière le jour de cette récompense, pour dire une petite prière sur ma tombe ainsi que sur celle de ma femme qui se trouvera vis-à-vis.

Fait et écrit de ma main à Guingamp le onze juillet mil huit cent quatre-vingt huit.

Aux archives municipales

Aux archives municipales (cote 1N4) on trouve des demandes de jeunes filles ainsi que les résultats des votes à plusieurs tours en vue de ne retenir qu’une seule personne. Par exemple, suivons sur les extraits de pièces ci-dessous le cas de mademoiselle Marie-Louise G. en 1931 mais qui finalement ne sera pas retenue lors du troisième tour…

Cliquez sur les vignettes pour ouvrir l’image en grand.

Les documents trouvés ne permettent pas de savoir à quelle date ces attributions de rente cesseront.

La presse se fera le relais des demandes et attributions de ces récompenses. Voici ci-joint un article paru le samedi 25 mai 1901 dans le journal l’Écho guingampais.

On notera que la dot « Bizos » sera versée par le Maire le jour du mariage de l’heureuse élue.

Une dernière question se pose : est-ce que toutes les jeunes filles qui ont reçues le legs se sont rendues sur la tombe du défunt comme il est demandé à l’article 5 du testament ? Mystère…

 

Adolphe, Théodore, Ange du Laurens de la Barre

Adolphe du Laurens de la Barre sera également un généreux donateur qui a légué à la ville de quoi récompenser quelque jeune fille méritante.

Attention, il ne faut pas le confondre avec Ernest du Laurens de la Barre qui possède une rue à son nom du côté sud de la voie de chemin de fer à Guingamp. Ernest du Laurens de la Barre, né à Quimperlé le 8 août 1819 et mort au manoir de Coat ar Roc’h en Commana le 18 décembre 1881 est un notaire et juge de paix, ainsi qu’un conteur et écrivain breton qui a en particulier retranscrit en langue française de nombreux contes et légendes jusque-là transmis oralement en langue bretonne dans la région des Monts d’Arrée et du Haut Léon. Il fait partie de la première génération de collecteurs bretons du XIXe, après Émile Souvestre et Théodore Hersart de la Villemarqué (Voir Wikipédia).

 

Revenons maintenant à Adolphe du Laurens de la Barre qui a légué une partie de sa fortune au profit de jeunes guingampaises.

Adolphe du Laurens de la Barre est né le 9 février 1810, rue au Fil à Morlaix. Il décédera le 19 octobre 1872 à Guingamp, à l’âge de 62 ans. Il était marié à Marie Elisabeth Vincente dite Elise Provence 1805-1872. Il avait pour frères Antoine Charles Marie du Laurens de la Barre (1809-1814) et Paul François du Laurens de la Barre (1812-1890). Son père, Louis, était receveur à cheval des Droits Réunis (contributions indirectes) à Morlaix.

Extraits du testament d’Adolphe du Laurens de la Barre

Adolphe du Laurens de la Barre rédigera en 1872 un très long testament léguant ses biens à différentes personnes qui résidaient en dehors de Guingamp, comme Batignolles, Morlaix ou Vernon. Quel rapport avec Guingamp ? Voyons un extrait instructif de ses dernières volontés aux choix assez surprenants…

[…] après le décès des personnes désignées tous mes biens iront aux petits enfants de mon frère Paul du Laurens de la Barre […] Au cas où je n’aurais pas de petits neveux, ou ma succession ne leur faisant pas de retour, je laisse mon bien après la mort de madame D… et celle de Mlle V… aux trois villes de Guingamp, Morlaix, Lannion, à la condition d’en employer les revenus à doter annuellement et alternativement dans chacune d’elles, cinq jeunes filles à faible aisance, je désire qu’on commence par Guingamp pour suivre Morlaix et Lannion et ainsi continuer.

Je prierai alors MM. les membres républicains du conseil général du Finistère au nombre de cinq, à l’exclusion des légitimistes, orléanistes, impérialistes et surtout des cléricaux et des communards, de trouver cinq jeunes filles dont les parents et elles-mêmes n’auraient pas les opinions que je refuse et surtout cléricales dans l’acceptation du mot.

Si l’on ne trouvait pas au conseil général le nombre désigné de membres, on aurait à s’adjoindre des conseillers municipaux des villes susdites et en cas de non-acceptation des premiers, tous conseillers municipaux.

Le peuple breton est dominé et enlacé par de vieux partis, il faut le tirer de ses chaînes. Je crois à un Dieu inconnu que j’invoque chaque jour, mais pas à un Dieu de création humaine.

Guingamp, le 5 octobre 1872. Signé Adolphe Théodore Ange du Laurens de la Barre.

 

Application de ses dernières volontés

Le département du Finistère va décliner ce testament en règlement administratif. L’on peut alors lire :

Règlement arrêté par la Commission du Conseil Général du Finistère de la délivrance du legs de M. DU LAURENS de la BARRE

Article 1er.- La commission se réunira à l’hôtel de la sous-préfecture,dans le courant du mois de janvier de chaque année.
Article 2.- Messieurs les Maires des villes de Guingamp, Morlaix et Lannion voudront bien faire constater, par enquête, que les jeunes filles et leurs familles réunissent les conditions indiquées par le Testateur. Les dossiers devront être parvenus à la sous-préfecture de Morlaix au plus tard, le 31 décembre au soir. Messieurs les Maires sont avisés de la date exacte de la réunion de la commission,qui sera toujours heureuse de les entendre, à l’appui de leurs présentations.
Article 3.- Les jeunes filles devront être nées ou être domiciliées depuis 10 ans au moins, dans les villes de Guingamp, Morlaix et Lannion, y habiter, vivre avec leurs parents, ou de leur travail personnel. Elles devront être d’une moralité irréprochable, bien constituées, et d’une bonne conformation physique, sans distinction de culte ou d’opinion religieuse.
Article 4.- Les jeunes filles devront être âgées de 18 ans au moins et de 28 ans au plus au 31 décembre de l’année précédant leur présentation.
Article 5.- Le mariage civil devra être célébré, au plus tard, le 1er février de l’année suivante suivant la décision de la commission.
Article 6.- Le mariage sera précédé d’un contrat, signé par le M. le Maire de la ville intéressée, constatant l’origine de la dot, qui sera insaisissable, et en garantissant la propriété à la jeune femme.
Article 7.- Le montant de la dot sera payé immédiatement et publiquement,par monsieur le Maire, au moment de la célébration du mariage civil.
Article 8.- Si, pour un motif quelconque le mariage n’a pas lieu à l’époque fixée ci-dessus, la dot reviendra à la masse et sera employée à l’achat de rentes 3% à ajouter au titre commun aux trois villes.
Article 9.- Il sera alloué au Receveur municipal la remise d’usage et droit pour indemnité de garde, soins, agissements etc. Il devra faire connaitre au plus tard, au 31 décembre, la somme nette à répartir par la commission.
Les Membres de la Commission P. SWINFY – A. JAOUEN  –  LE GOFF. Absent LE BRAS.
Pour expédition conforme : le Secrétaire général, Signé : PAGES.

Il n’y a plus qu’à rechercher les jeunes filles correspondant aux critères ci-dessus et accorder ou non les dots demandées.

Ainsi, au fil des années, l’on trouvera l’attribution de ces sommes à des jeunes filles méritantes. les dernières pièces connues datent de 1969.

Ci-dessous l’on peut voir des extraits du testament et des décisions d’attribution des dots…

 

Extrait du testament (cliquez sur les miniatures pour ouvrir les pièces…)

 

 

 

Pièces d’attribution du legs

 

Conclusion

Paul Bizos et Adolphe du Laurens de la Barre, auront contribué, chacun à leur manière, au bonheur de quelques jeunes filles méritantes.

L’histoire continue. Le 14 octobre 2019 le maire de Guingamp (Côtes-d’Armor) a annoncé, en réunion du conseil municipal qu’il avait accepté le legs provenant d’Annie Castel. L’ancienne biologiste a fait don de son laboratoire de la rue Yves-Salaün à la Ville (Ouest-France du 16 octobre 2019).

Merci à toutes ces généreuses personnes.

Jean-Pierre COLIVET, 10 décembre 2019

Sources

  • Journal l’Écho guingampais du samedi 25 mai 1901
  • Archives municipales (cote 1N4)
  • Wikipédia
  • Photos : J.-P. Colivet
  • Généanet pour Adolphe du Laurens de la Barre
  • Généanet pour Paul Bizos
  • Jean-Luc Marais, Histoire du don en France de 1800 à 1939. Dons et legs charitables, pieux et philanthropiques, Rennes, Presse universitaire de Rennes, 1999, 409 p.
  • Ouest-France

 

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