Rue des Salles : trois curiosités

Rue des Salles : trois curiosités

Par M. Jean-Pierre COLIVET

En montant la rue des Salles depuis le carrefour de Saint-Michel, trois surprises s’offrent au promeneur qui sait lever les yeux ou s’aventurer le long des murs tout en haut de la côte, derrière la grande maison bourgeoise. Les trois curiosités décrites ici se situent toutes du côté droit de la rue en montant.

Un balcon

Tout d’abord, au départ, on peut remarquer un curieux balcon qui ressemble fort à une dalle. Qu’en est-il ? Une explication nous en est donnée par Benjamin Jollivet dans son ouvrage sur les villes et communes du département des Côtes du Nord (1856) : « L’ancienne maison Le Bihan, rue des Salles, servait autrefois de maison curiale, c’est là qu’habitait le curé de Plouisy. La pierre qui forme le balcon de cette maison a couvert la tombe de Charles de Blois (1319-1364) ».

Charles de Blois est mort à la bataille d’Auray le 29 septembre 1364, frappé à mort par la dague d’un soldat anglais. Quelques jours après, les Cordeliers (actuellement là où se situe la sous-préfecture) de Guingamp reçurent les reliques (la dépouille) du combattant. À partir de ce moment, le couvent reçut le nom de Terre-Sainte et des miracles virent le jour au tombeau de Charles de Blois… En 1581 le monastère menaçait ruine. De plus, il était situé très près des remparts et en 1591 durant les guerres de la Ligue, le prince de Dombes incendia le monastère qui fut intégralement rasé. Les restes de Charles de Blois furent transférés à Grâces au nouveau couvent des Cordeliers.

Toutes les pierres tombales suivirent-elles ? Et d’où Benjamin Jollivet pouvait-il affirmer que notre balcon était la pierre tombale de Charles de Blois ? Nul ne le sait avec précision.

Découvrons maintenant la seconde curiosité…

Une plaque

À droite de ce balcon on peut découvrir une plaque au texte surprenant scellée au mur. Elle n’a strictement aucun lien avec l’objet de notre première description.

Le néo-druidisme avait fait son apparition au milieu du XIXe siècle et Hersart de la Villemarqué (1815-1895), l’auteur du Barzaz breizh, en était devenu le premier barde continental sous le nom de Barz Nizon (« Barde de Nizon »).

Que s’est-il passé ? Le 1er septembre 1900 une assemblée constitutive s’est réunie à l’auberge de la veuve Falc’her (Le Faucheur) au 16 de la rue des salles. Cette auberge se situe à l’emplacement de l’ancien presbytère de Plouisy où habitait le recteur de l’église de Saint-Michel et dont le revenu était de 200 livres.

En 1900, lors du IIIe Congrès de l’Union régionaliste bretonne, a été fondé la Gorsedd bretonne, la Goursez Gourenez Breizh vihan (l’assemblée des bardes de la presqu’île de Petite Bretagne). Un Gorsedd est une communauté ou un rassemblement des bardes modernes et ce mot vient du Gallois signifiant trône. La Goursez de Bretagne reconnaît la prééminence de l’Archidruide de Galles.

La Gorsedd de Bretagne a d’abord été une association de fait réunie à Guingamp pour la première fois en 1900. Elle a été créée comme une branche ou une filiale de l’institution équivalente du Pays de Galles. Elle a en effet reçu l’autorisation spéciale du Grand Druide gallois Hwfa Môn lors de l’Eisteddfod de Cardiff en août 1899. La même autorisation de constitution a été donnée à la Gorsedh de Cornouailles britannique créée en 1928. (Wikipédia).

Se trouvaient réunis à Guingamp :

  • Jean Le Fustec : répétiteur puis journaliste dans divers journaux à Paris, dont le Magasin pittoresque dont il était secrétaire de rédaction. En 1890, il entre à la préfecture de la Seine comme expéditionnaire, avant de devenir rédacteur ;
  • François Jaffrenou : très jeune, François Jaffrennou obtient une gloire littéraire dans le petit monde de la Basse-Bretagne en publiant entre 1899 et 1911, sous le nom de Taldir, sept recueils de poèmes et chansons en breton ;
  • François Vallée : a écrit en breton, traducteur. Grammairien et philologue. – Barde en 1899 sous le nom « Abhervé » en 1899 ;
  • Yves Berthou : il participe à toutes les phases de la création du Gorsedd de Bretagne dont il est Grand-Druide de 1903 à 1933 sous le nom Kaledvoulc’h. Il participe épisodiquement à la revue Brug d’Émile Masson.

Jean Le Fustec, ayant reçu son titre de barde au pays de Galles, devint le premier Grand Druide de Bretagne (de son nom bardique « Yann ab Gwilherm », puis « Lemenik »). Ce titre de druide est conféré depuis 1927 aux bardes et ovates qui sont impliqués dans l’organisation.

Ainsi sur la plaque apposée durant l’été 1976, l’on peut lire :

Ar gwir enep d’ar bed !

Amañ e ti an intañvez ar falc’her
D’ar 1 ar a viz Gwengolo 1900
war skouer
gorsedd beirdd ynys prydain.  (texte en gallois)

Eo bet savet
gorsez barzhed gourenez Breizh

evit derc’hel bev
hag ar vro hag ar brezhoneg.

La vérité face au monde !

Ici chez la veuve Falch’er
au 1er  septembre 1900
pour servir d’exemple
Le Gorsedd de bardes de l’île de la Grande-Bretagne

Il a été levé
l’assemblée des bardes de la presqu’île de Bretagne
pour conserver vivants
et le pays et le breton.

 

En 1897, François Jaffrenou publie une version en breton de l’hymne national gallois, « Hen Wlad fy Nhadau, sous le titre identique, Bro goz ma zadoù (Vieux pays de mes pères), qui est l’hymne national de la Bretagne. Cet hymne, qui est aussi inspiré d’un cantique du pasteur William Jenkyn Jones, a été fort critiqué pour sa teneur et ses fautes de langue, mais est à présent considéré comme hymne national breton, accepté par toutes les tendances politiques et culturelles de la Bretagne démocratique, partis bretons comme français. (Wikipédia).

Reprenons notre petite marche en montant la rue des Salles…

Dans le mur

Arrivés devant la belle maison bourgeoise, là où se trouve actuellement Guingamp habitat, longeons par la gauche cette bâtisse élégante. Retrouvons-nous le long du grand mur d’enceinte au niveau du parking et observons bien les joints entre les pierres. Surprise ! On peut voir par-ci, par-là des os de moutons. Que signifient-ils ?

Pour mieux comprendre cette pratique, en usage également dans d’autres régions, il faut alors se référer à l’ouvrage intitulé codification des usages locaux du département des Côtes du Nord. Nous pouvons ainsi y découvrir qu’il s’agit de marques de non mitoyenneté :

  1. L’existence d’un seul côté du mur d’os placés lors de sa construction, pour supporter des espaliers, teillages, etc…
  2. L’existence, d’un seul côté du mur de trous parementés, de forme rectangulaire, appelés « épargnes », « fenêtres » ou « orbes » et pénétrant jusqu’au milieu de l’épaisseur du mur ou d’ « os ». Dans ce cas, le mur est censé appartenir exclusivement au propriétaire du côté duquel se trouvent placés ces signes ; le mur est réputé mitoyen si les mêmes signes existent de chaque côté. Si l’inclinaison attribue le mur au voisin, celui qui a de son côté des « orbes » ou des « os », a droit à la mitoyenneté, mais seulement jusqu’au niveau des orbes ou des os les plus élevés. La partie supérieure du mur reste la propriété exclusive de celui à qui l’attribue le chaperon. Généralement, dans le département, la propriété du mur est indiquée par un chaperon ou un filet de pierres, d’agglomérés ou de ciment.

Ainsi, on peut retenir qu’en droit immobilier l’os dans le mur forme une présomption de preuve permettant de savoir à qui appartient un mur mitoyen. Par ailleurs, il faut noter que l’on ne peut tuteurer que sur un mur dont on a la propriété.

Alors ici, à qui appartient la mitoyenneté de notre mur ? Il suffira d’aller voir et d’essayer de juger sur place…

Cette curiosité existe également rue du Pot-d’argent à Guingamp sur le pignon du numéro 26. On peut voir sur la photo les os qui ont dû être utilisés pour faire y grimper quelques plantes décoratives ou arbres fruitiers…

Nous voici maintenant arrivés au terme de cette petite promenade insolite. Il y aurait encore beaucoup à raconter en regardant le château des Salles voisin, l’allée du Marquis… Mais ce sera pour une autre fois !

Jean-Pierre COLIVET, février 2019

Sources :

  • Wikipédia
  • codification des usages locaux du département des Côtes du Nord
  • Côtes-du-Nord, villes et communes de Benjamin Jollivet – 1856

Photos : J.-P. Colivet (hors François Jaffrenou – Wikipédia)

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