La libération de Guingamp

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Par M. Jean-Paul ROLLAND

 

Il ne faut pas oublier les actions multiples des résistants les mois précédents le débarquement en Normandie pour déstabiliser l’occupant. Les deux principaux groupes de Résistance autour de Guingamp sont connus sous le nom de maquis de Plouisy et maquis de Plésidy-St Connan (ou Coat-Mallouen). Les ouvrages de Louis Piriou et André Le Cornec sur Plouisy et de Jean Dathanat sur Plésidy apportent des témoignages irremplaçables sur la vie dans les maquis. Mais il y eut des hommes à agir seuls ou en petits groupes. À Grâces, Saint-Agathon, Squiffiec, Bégard… des résistants ont aussi œuvré contre les forces allemandes par des sabotages, des déraillements, le plus souvent avec la complicité de la population.

Guingamp a été libérée le 7 août en fin d’après-midi. Les hommes du maquis de Coat-Mallouen arrivèrent en ville vers 17 heures par l’Ouest et le Sud, alors que les Américains progressaient par l’Est. Les gars du maquis de Plouisy descendus par le Nord à la même heure seront bloqués deux heures par des combats, à l’entrée de la ville, vers Pont-Ezer. Ils atteindront le centre dans la soirée. L’histoire de ces deux maquis est indissociable de celle de la libération de Guingamp.

300 jeunes gens issus de Guingamp et sa région, ont résisté victorieusement pendant deux heures à des forces ennemies supérieures en nombre en leur causant de lourdes pertes, lors des combats de Coat-Mallouen. Après un repli en direction de leur zone refuge de la forêt de Duault, ils ont repris le combat pour venir libérer Guingamp aux côtés des chars américains. Ce 7 août 1944, c’est la première fois dans l’histoire de la Résistance, qu’un maquis sert d’infanterie aux blindés américains. Il s’en suivit la libération de Lézardrieux et de Paimpol avant le combat sur le front de Lorient

(La poche de Lorient se met en place début août 1944 suite à la percée d’Avranches et la reddition des troupes allemandes n’intervient que le 10 mai 1945, deux jours après reddition générale du 8 mai 1945.).

La sous-préfecture de l’Argoat accueillait l’État-major du 74e corps d’armée de la Wehrmacht avec un général à sa tête (Erich Straube). Outre la troupe (plus de 1 500 hommes dans la caserne de la Tour d’Auvergne et à la Remonte, rue de la Trinité), Guingamp abritait également la Gestapo, La Feldgendarmerie, installée au 55, boulevard de la Marne, et les services spéciaux. La hiérarchie allemande occupait aussi d’autres sites des environs, comme le château de Coat-an-Noz. L’endroit était donc stratégique, en bordure des axes routiers et ferroviaires qui menaient vers Brest et vers Paimpol.

 

Les prémices

Très tôt dans la ville, des Résistants ont œuvré contre l’occupant. Les frères André et Georges Le Cun, Mathurin Branchoux, Jean Dathanat, Pierre Thomas, Victor Sohier et bien d’autres ont pris les premiers des risques quand l’horizon était encore bouché. Les réseaux de renseignements, puis d’évasion, se sont mis en place progressivement. « La Résistance active était difficile à monter. Il n’y avait pas d’armement et peu de volontaires », selon Pierre Ziegler.

Il faut attendre 1943, l’instauration du Service du travail obligatoire (STO) qui oblige des réfractaires à se cacher « dans la nature » pour que les groupes clandestins se structurent. Le premier groupe actif naît en septembre 43 du côté de Plouisy dans le cadre des Francs-Tireurs et Partisans (FTP). Des jeunes footballeurs réunis autour de l’Union sportive plouisienne (USP), en confiance dans leur club, sont passés à l’action contre l’occupant quelques mois avant. Ils deviennent clandestins et formeront le noyau du maquis installé à Kerprigent en Plouisy, en mai 44 quand la traque allemande devient trop pressante. De là, ils vivront une aventure dangereuse faite d’attaques et de sabotages que raconte Louis Piriou, le chef du groupe. Ce premier maquis est né après des contacts avec les FTP qui veulent en découdre tout de suite avec l’ennemi.

 

Attendre le jour J

D’autres Résistants, installés à Guingamp, le pharmacien Georges Le Cun et Jean Dathanat (il avait fait la Grande Guerre, un vétéran qui s’est engagé dans la Résistance ; assureur proche des figures légendaires de Le Cun et Branchoux, est un des fondateurs du maquis), ont une approche différente. Ils veulent attendre que l’ennemi soit déstabilisé par le Débarquement pour lui porter des coups fatals. Début 44, ils travaillent à l’organisation des compagnies qui se lèveront le moment venu. Le maquis de Plésidy-St Connan trouva son origine dans ces multiples sections. « Nous étions 300 jeunes, j’avais 17 ans », raconte Pierre Ziegler. « Nous étions une équipe de scouts habitués à nous rencontrer au stade Charles-de Blois à Guingamp ». Des jeunes inspirés par l’esprit patriotique : « Nous en avions marre de l’occupation allemande. »

C’est avec l’inconscience de leur jeunesse qu’ils se sont engagés. « Mais, quand un camarade se blesse ou meure près de nous, on s’aperçoit que la vie a peu d’importance dans la guerre ».

En juin 44, plus de 800 volontaires sont recensés dans cette armée secrète (AS). À Grâces, Plésidy, Saint-Agathon, Pont-Melvez, Plouagat… des sections entrent dans cette organisation. Guingamp est ainsi cernée par des groupes de Résistants prêts pour le jour J. 240 hommes à Coat-Mallouen.

 

Le problème de l’armement est crucial

Les responsables de l’organisation s’affairent à recenser des sites possibles de parachutage. Fin juin, un parachutage est décidé au sud de Plésidy. Les chefs de la Résistance se rendent compte qu’il faut mobiliser beaucoup d’hommes. Finalement, Jean Dathanat, lors d’un repérage, découvre le bois de Coat-Mallouen. Il faut prendre le maquis. C’est là qu’il sera installé. Le 4 juillet a lieu la montée au maquis. Une compagnie de 120 jeunes gens rejoint les bois de Saint-Connan. Une semaine plus tard, une deuxième compagnie arrive. Au total, ils sont 240. Jean Robert, un sous-officier parachuté à Duault début juin et séparé de son groupe qui s’est déplacé vers Saint-Marcel après une attaque, prend le commandement (il était sergent au SAS. Le Special Air Service (SAS) est une unité de forces spéciales des forces armées britanniques). Le 27 juillet, une troisième compagnie se prépare à prendre le maquis. Ce jour-là, les Allemands attaquent. Les combats seront violents. Le maquis perdra treize hommes. Une stèle rappelle leur souvenir.

 

Attaqués le matin de la Libération

Les deux compagnies réussissent pourtant à se replier en bon ordre jusqu’au secteur de Duault. Les jours qui suivent, le maquis se déplace à plusieurs reprises vers Tréglamus. Plusieurs embuscades ont lieu sur la Nationale 12. Début août, quelque 450 hommes armés des deux compagnies de Coat-Mallouen, des maquis de Kerloch et Locarn s’apprêtent à la Libération. Ils savent par la radio et par le bruit des combats que les Américains approchent. Le 5 août, les Résistants s’installent dans le château de Keribo, aux portes de Guingamp. Le 7, jour de la libération de Guingamp, commence très mal. Les Allemands attaquent le château tôt le matin alors que les maquisards attendent l’arrivée des Américains qui viennent de Saint-Brieuc, pour prendre la ville avec eux. Des renforts de l’ennemi attendus à Keribo seront heureusement stoppés par l’aviation anglaise à Kernilien.

Les Américains sont aussi annoncés en provenance de Callac. Les combats font plusieurs morts. Les Allemands renoncent à Kéribo au bout de quelques heures.

 

Reddition à 21 heures

Le gros des troupes américaines arrive par l’Est aux portes de Guingamp. À 16 h 30, le maquis quitte Keribo pour Guingamp par la route de Callac. « Notre arrivée fait surgir à chaque fenêtre un drapeau, emblème caché jalousement tout au long de ces quatre années d’occupation, oriflamme tout neuf hâtivement confectionné dans quelques étoffes pourtant si rares, petits jouets d’enfant tels que les forains en vendaient durant les pardons », écrit Jean Dathanat. Sans encombre, les maquisards arrivent jusqu’à la place du centre, accueillis par le sous-préfet, le maire et le curé. Au débouché de la rue Notre-Dame, place du Vally, une rafale arrête la marche. Les Allemands sont stationnés dans la Remonte rue de la Trinité.

Parallèlement, les Américains sont arrivés en ville vers 15 heures et sont également arrêtés un peu avant la Remonte, rue Saint-Nicolas jonction est presque faite entre le maquis et ceux-ci. Seule l’enfilade de la rue Pierre-Guyomard s’avère dangereuse. C’est en voulant traverser qu’un maquisard, Augustin Méda, est fauché. Plus loin, en ville, les quartiers de Montbareil et des cantons sont bientôt libérés. Les Allemands se rendent sans trop de difficultés. Après des combats vers Pont-Ezer, les hommes du maquis de Plouisy arrivent aussi en ville.

Vers 21 heures, les troupes stationnées à la Remonte sortent les mains en l’air. La ville de Guingamp est définitivement libérée. Les Américains sans attendre continueront leur route vers Brest.

Au total, 650 Allemands dont quinze officiers seront faits prisonniers ce 7 août 1944. Le combat continuera vers Lézardrieux, puis sur le front de Lorient où ces combattants volontaires connaîtront encore des pertes.

 

Pourquoi deux plaques de commémoration de la libération de Guingamp ?

 

 

Le 7 août

C’est pour commémorer cette journée historique du 7 août 1944 que les anciens du maquis de Coat-Mallouen avaient décidé la pose rue Notre-Dame, le 22 août 1982, d’une plaque portant ces mots :

« Sois fière Guingamp, ici, le 7 août 1944, plus de 200 de tes meilleurs fils sont venus les armes à la main, effacer la honte d’une douloureuse occupation.
Ils étaient du maquis de Saint-Connan « Coat Mallouen », aux ordres de Robert, « parachutiste S. A.S. », un étranger à la cité. Il a été fait premier citoyen d’honneur.
N’oublie jamais, Guingamp, fière cité, tes 200 meilleurs fils. Ils ont contribué à te rendre la liberté dans l’honneur ».

Dès qu’il fut connu, le texte de cette plaque ne créa pas, c’est le moins qu’on puisse dire, l’unanimité chez les anciens résistants de la région guingampaise. Il fut d’ailleurs modifié à la demande du Comité de Liaison de la Résistance et de la Déportation des Côtes-du-Nord.

Le texte devint donc :

« Sois fière Guingamp. Ici, le 7 août 1944, plus de 200 de tes meilleurs fils sont venus, les armes à la main, effacer la honte d’une douloureuse occupation.
Ils étaient du maquis de Saint-Connan – Coat Mallouen, aux ordres de Robert, parachutiste S.A.S.
En union avec tes autres fils qui se sont sacrifiés pour le même idéal de la résistance et en coopération avec les troupes alliées, ils ont contribué à te rendre la liberté dans l’honneur ».

Toutefois le président départemental de l’ANACR (Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance), Désiré Camus, en 1988, adressa au maire de Guingamp une lettre dans laquelle il trouvait « inacceptable de faire une plaque à la gloire d’une personne vivante, en l’occurrence le commandant Robert qui était à la tête du maquis de Saint-Connan-Coat-Mallouen à l’heure de la libération de Guingamp ».

 

Une action conjuguée

D’autre part, l’absence, dans le texte de la plaque, de référence au maquis de Plouisy choqua les maquisards de cette importante formation F T.P. dont le chef Louis Piriou adressa le 2 août 1988 au maire de Guingamp une lettre de protestation dans laquelle, tout en reconnaissant que le maquis de Coat-Mallouen avait pris une part active dans les événements du 7 août 1944 qui virent la reddition de la garnison allemande de Guingamp et que sa fierté était légitime, fait cependant remarquer que « la Libération de Guingamp comme celle de toute la Bretagne, fut le résultat de l’action conjuguée des troupes américaines et de toutes les forces de la Résistance. Parmi elles, le maquis de St-Connan mais aussi l’autre importante formation de la région guingampaise : le maquis de Plouisy ».

Et il ajoute : « Certes, trompés par une information erronée sur la position de l’avant-garde américaine, les maquisards de Kerprigent-Plouisy firent un mouvement un peu tardif sur Guingamp au moment décisif et y pénétrèrent alors que les camarades de Coat-Mallouen s’y étaient déjà répandus.

Mais pour le détachement Marceau, devenu maquis de Plouisy à partir de la mi-mai 1944, le combat de la libération ne fut pas seulement celui de cette journée marquante ni des 2 ou 4 semaines qui la précédèrent. Il fut pendant des mois un long et périlleux cheminement au cours duquel, partisans de l’action, nous nous efforçâmes, dans la mesure de nos moyens, par des actions répétées, de contribuer à créer chez l’occupant ce sentiment d’insécurité si éprouvant pour toute troupe confrontée à la guérilla. Le monument du Croisic à Plouisy indique le prix de notre engagement ».

 Monument du Croisic en Plouisy

 

Parmi les meilleurs fils de Guingamp

« Un tiers de notre effectif était fait de Guingampais authentiques, comme l’étaient également nos camarades F. T. P. Charles Queillé, Charles Le Gallou, Tallec, Prual, Herviou, Forestier, Badier, tombés devant les pelotons d’exécution après des jours ou des semaines d’horribles tortures. Peut-être figurent-ils aussi parmi les meilleurs fils de Guingamp ?

Nous avons depuis la libération amplement prouvé notre attachement à l’unité de la Résistance et il n ‘est pas question pour nous, quarante-trois ans après, d’une quelconque polémique sur des rôles respectifs, mais les quelques survivants que nous sommes encore ont envers leurs morts le devoir de défendre la réalité de leur sacrifice, et si témoignage doit être laissé aux générations futures sur cette page de l’histoire de la région guingampaise ils doivent y avoir leur place ».

En conséquence, l’ancien chef du détachement Marceau et du maquis de Plouisy demande au maire de Guingamp de soumettre au conseil municipal un projet de délibération permettant aux anciens maquisards de Plouisy d’apposer leur propre plaque à côté de celle de leurs- camarades de Coat-Mallouen.

Le maire de Guingamp, Maurice Briand ayant donné son accord, les anciens F.T.P. du maquis de Plouisy auront dont leur plaque à côté du Monument aux Morts.

En voici le texte :

« De l’ombre à la lumière
Guingampais aie une pensée pour les hommes qui
Longuement dans les combats de l’ombre luttèrent
Pour préparer le jour lumineux de la libération
De ta cité de l’occupation nazie
C’étaient les francs-tireurs du maquis de Plouisy.
Tous ne virent pas se lever l’aube du 7 aout 1944 » 

 

Inauguration de cette plaque le 7 août 1988 ; Maurice Briand, député-maire de Guingamp et Madame Le Grot (sœur de Monsieur Cozannet ancien maquisard) dévoilent la plaque en hommages aux maquisards de Plouisy.

 

 

 

 

 

Et c’est vrai – et cela n’enlève rien à l’héroïsme des jeunes maquisards de Coat-Mallouen – qu’il nous semble juste qu’une plaque rappelle qu’à Guingamp et dans sa région, se levèrent, dès le début de l’occupation, des femmes et des hommes dont beaucoup n’eurent pas la joie de voir la libération.

 

Jean Paul ROLLAND.  Mars 2023

 

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Sources :

  • Français ? Peut-être ! ou l’histoire d’un maquis. Jean Dathanat (écrit au lendemain de la guerre en 1946)
  • Ouest France. Lundi 8 aout 1988
  • De l’ombre à la lumière Le Maquis de Plouisy dans la résistance bretonne. André Cornec

 

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