Le récit du capitaine Sévaux

Le récit du capitaine Sévaux

Mai 1940 dans le pays de Lys
BLESSY, le 23 mai 1940

Extrait du journal « la Voix du Nord » du 1er mai 1990
Transcrit par Jean Paul Rolland

23, mai rapport du capitaine Sévaux : la bataille heure par heure

 

  • 1 h 45 : dans la nuit

Entre Witternesse et Blessy, un motocycliste ennemi surgi de l’obscurité, remonte à grande vitesse la colonne de mes soldats et abat le cheval tirant le canon de 25 mm stationné près du carrefour.

  • 2 h : arrivée à Blessy

À l’entrée de Blessy, notre avant-garde surprend un petit poste de surveillance allemand et fait prisonnier deux sentinelles qui sont escortées vers l’arrière immédiatement.

Des soldats du corps franc longent les maisons à l’entrée de Blessy à pas de loup, armes à la main, grenades à la ceinture et certain le couteau entre les dents. Ai signal, la fusillade commence. Dans la cour du maréchal-ferrant M. Duminil, deux allemands sont tués, un autre plus loin. Les grenades éclatent. Le combat sanglant prend tout de suite de l’ampleur.

Je répartis mes sections pour réduire la résistance adverse et permettre notre progression. Mais les allemands sont solidement implantés dans le village.

Chez M. Roger Martel, un soldat français et un Allemand pénétrant par des portes opposées s’abattent mutuellement.

  • 2h 30 : les SS sont surpris

Nous combattons avec une énergie farouche. L’ennemi bien masqué par les maisons, les haies et les jardins lance des fusées dans le ciel pour appeler des renforts.

Les servants d’une mitrailleuse très bien placée derrière le café Guilbert font un dur carnage parmi les allemands.

 2h 45 : le combat fait rage

Les SS d’une division blindée et motorisée allemande sont puissamment armés. Toutes les sections sont en contact avec l’ennemi et le feu est nourri. Nous avons de nombreuses pertes. Nous perçons le mur du cimetière pour assurer les liaisons et le ravitaillement. Je demande d’urgence des munitions et des renforts. Le mortier est mis en batterie.

  • 3h : contre-attaque de l’ennemi

Un mouvement débordant à l’est de Blessy est rendu impossible par une vive contre-attaque de l’ennemi. Les blessés affluent à mon PC. Je cherche des renseignements. Deux femmes ouvrant timidement leur porte me disent que les Allemands sont dans le village depuis la veille vers 18h et que partout il y a des réfugiés.

  • 3h 15 : de nombreuses victimes

Le mortier de 60 mm tire sans relâche mais les fumées empêchent un tir précis. Le commandant Bas, chef de bataillon, me fait savoir qu’on va envoyer des munitions. Hélas, elles n’arriveront pas. Les brancardiers éprouvent de grandes difficultés à évacuer les blessés. On entend le bruit d’engins motorisés : l’ennemi vient de recevoir des renforts et s’infiltre. Les obus pleuvent.

  • 3h 30 : nos soldats s’accrochent

Nos braves soldats soutenus par leurs chefs de section et les gradés qui paient d’exemple s’accrochent avec beaucoup de cran au sol sans perdre de terrain. L’ennemi subit des pertes sévères mis le nombre de nos tués et blessés croit sans cesse. Des fusées ennemies fusent encore dans le ciel. De nouveaux renforts leur arrivent vers 3h 45.

  • Vers 3h50 : la lutte à mort

La situation de la 11ème compagnie est désespérée. Je reçois d’elle le message griffonné qui m’est apporté par un agent de liaison exténué : « Sommes contre-attaqués, repoussés… Vous êtes tournés à droite ». Le lieutenant Astier, commandant cette compagnie, est blessé grièvement ; il mourra peu après au café Martel, serrant la main de la petite bonne en pensant à sa maman.

Dans toutes les sections, les actes héroïques se multiplient. C’est la lutte à mort. Un décrochage est impossible.

  • Vers 4h : les munitions manquent

Les brancardiers ne peuvent plus approcher.

Nos sections sont anéanties. J’envoie ce message à mon chef de bataillon, le commandant Bas : « Sommes encerclés, besoin indispensable et pressant de munitions –Position extrêmement critique – Nombreux tués – Évacuation des blessés impossible ».

Ce pli ne parviendra pas à son destinataire, les deux agents de liaison étant mis hors de combat.

Les chefs de section me rendent compte de leur situation dramatique :

  • 1ère section : « Impossible de lever la tête. La plupart de mes hommes ont été blessé ou tués. Nous entendons des bruits d’engins motorisés».
  • 3ème section : « Nous sommes décimés et n’avons plus de munitions. Nous avons lutté jusqu’au bout ».
  • 4ème section : « Avons résistés jusqu’à l’extrême limite. Sommes à bout de munitions ».

 Vers 4h 30 : c’est la fin

Nos pertes ne cessent de croitre. Les uns après les autres, nos fusils mitrailleurs sont réduits au silence. L’ennemi motorisé, plus fort en nombre, en armement, matériel, se fait plus pressant, son étreinte se resserre.

Encerclés, coupés de l’arrière, nous n’avons plus d’espoir de recevoir ni munitions, ni renforts.

C’est au prix des plus durs sacrifices que j’ai tenté de frayer un passage au 3ème bataillon.

Il n’y a plus, hélas, rien à faire. Le cœur serré, rempli d’amertume, la mort dans l’âme, mais sûrs d’avoir tenu ferme jusqu’au dernier moment, nous sommes contraints de cesser le combat, convaincus que toute résistance qui se prolongerait amènerait en quelques instant l’anéantissement total des survivants, du village et de la population.

Tout est terminé.

L’émotion m’étreint très fortement en pensant à nos chers disparus et à tous nos blessés, nos meilleurs et fidèles compagnons. Dans cette heure tragique et douloureuse, j’ai la certitude que les officiers, sous-officiers et soldats ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour sauver le sol français.

Épilogue

 À l’issue des combats, les Bretons rescapés se rendirent à l’ennemi qui hurlait de rage. Après avoir fouillé et vidé les poches des prisonniers, ils demandèrent au hauptmann (capitaine) de sortir des rangs. Ils l’emmenèrent dans une prairie en hurlant des cris rauques et braquèrent sur lui leurs armes automatiques dans l’intention de l’abattre. À ce moment survint un officier allemand en side-car qui donna l’ordre de lui amener l’officier qu’il conduisit au PC de la division établi au château de Marthes. Il y retrouva le commandant Bas et les vingt autres officiers du bataillon. Il fut questionné : « Où sont les Anglais ? » mais il refusa de répondre. Pour lui et ses camarades, le temps de la captivité commençait.

Cérémonie du souvenir

 En janvier 1943, le maire de Blessy fit exhumer et mettre en bière les corps de ces soldats. Tous furent identifiés. Vingt-deux cercueils furent placés dans des caveaux particuliers mis à la disposition par des familles de Blessy en attendant le retour au pays natal. Les cinquante-six tombes individuelles furent chacune adoptées par une famille de Blessy qui assura l’entretien.

Le 26 août 1945, un calvaire breton fut érigé à Blessy à la mémoire des soixante-dix-huit soldats du 48ème RI tués au combat. Un millier de personnes participa à cette cérémonie. Chaque famille de disparu était accompagnée d’une jeune fille de la localité qui avait pris en charge l’entretien de la tombe du soldat.

Sources :

  • Dossier « Mai 1940 » en mairie de Blessy, aimablement communiqué par M Bailleul, maire, et M Bailly, directeur d’école et secrétaire de mairie.
  • K Deberles « 1940, la terrible année ».
  • Capitaine Sévaux : « Récit des combats ».

Au cours de l’hiver 1939-1940, en cantonnement avec ses soldats à Baincthun, près de Boulogne-sur-Mer, le capitaine Sévaux goûte la soupe de ses hommes à la « roulante » installée dans une cour de ferme.

Le capitaine Sévaux et ses officiers du 3ème bataillon du 48ème RI (de gauche à droite)

Le sous-lieutenant Bonju
Le capitaine Sévaux
Le sous-lieutenant Desmot
Le lieutenant Abiven

 

Le sous-lieutenant Bonju eut à la tête de ses hommes une conduite héroïque qui le fera nommer à l’ordre du corps d’armée, il fut fait prisonnier.

Le lieutenant Abiven, à la tête de la 9ème compagnie, formait l’arrière garde ; il eut une vaillante conduite sous le feu.

Le capitaine Sévaux en octobre 1939, sur son cheval « La Pédale ».

 

Crédit photos : capitaine Sévaux

Extrait du journal « la Voix du Nord » du 1er mai 1990
Transcrit par Jean Paul Rolland
Les Amis du patrimoine de Guingamp