Le Trieux dans la ville

Le Trieux dans la ville

L’aménagement des rives du Trieux est déjà une idée ancienne. Depuis déjà un siècle, les guides touristiques évoquent Guingamp et ses monuments et célèbrent les charmes de la pittoresque vallée du Trieux, tant en amont qu’en aval de la cité, mais guère dans la ville elle-même.

Le projet est conçu en 1977. Dans un bulletin municipal de 1980, il commence à se préciser avec l’idée d’une «coulée verte» le long du Trieux sous la forme d’un circuit-promenade auquel on pourrait accéder par plusieurs entrées. Déjà à cette date, l’achat de quelques terrains par la municipalité pose quelques jalons : par exemple, la prairie dite de «Traouzac’h», qui joue un rôle important dans la résorption des crues, pourrait «le terrain étant remodelé et planté, être utilisé comme terrain de jeux pour les enfants».

Les terrains en contrebas du château, au Petit-Trotrieux, sont en cours d’acquisition, ils permettent le transfert de l’école du Château et on prévoit «la création d’un espace de détente planté qui irait de la rue du Grand Trotrieux jusqu’au Trieux».

La démolition des anciennes usines Tanvez, en 1991, et de l’abattoir dégage un nouvel espace en aval de Saint-Sauveur et on parle d’y réserver un sentier piétonnier en bordure du Trieux, sans préjudice d’autres utilisations du reste des terrains (lotissement ?, zone artisanale ?…).

Ainsi, peu à peu, l’idée fait son chemin et aboutit, en 1994-95, à un projet structuré reliant Pont-Ezer au viaduc de Sainte-Croix : quelques terrains sont encore en attente d’acquisition ou d’expropriation…

Actuellement, il y a un début de réalisation… et deux passerelles posées.

La promenade

Longeant directement le Trieux sur la majeure partie de son tracé, elle sera très agréable, à l’écart de la circulation automobile et il faut l’espérer des V.T.T. et autres deux-roues. Installée à partir de Pont-Ezer, d’abord sur la rive gauche, elle passera, grâce à une passerelle, sur la rive droite.

De là ou bien on gagne Traouzac’h, le pont Saint-Michel, ou bien, empruntant une autre passerelle, on gagne Saint-Sébastien et on retrouve le Trieux au Trotrieux. De là, toujours sur la rive droite, le cheminement piétonnier se poursuivra jusqu’à l’entrée de Sainte-Croix.

Le trieux dans la ville

Ce parcours permet aussi une remontée dans le temps, une plongée dans le passé de Guingamp, passé récent encore puisque moulins, tanneries et lavoirs n’ont cessé leur activité qu’il y a à peine un demi-siècle.

A partir de berges du Trieux, on observe différemment Guingamp.

C’est un îlot au fond d’une petite cuvette dégagée par les méandres du Trieux, dans la vieille pénéplaine armoricaine qui a fixé les gués, puis les ponts permettant de franchir une vallée qui, en amont et en aval, était bordée de versants abrupts. Les deux ponts Saint-Michel furent les seuls ponts routiers à relier les deux rives jusqu’au milieu du XXe siècle.

Sans doute jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le Trieux est aussi une «frontière». Sur la rive droite, c’est Ploumagoar et Guingamp ; à gauche, c’est Plouisy et son quartier urbain, Saint-Michel : on n’était pas de la même paroisse, on n’avait pas le même seigneur… qui peut jurer que, malgré deux siècles d’unification administrative, il n’en reste pas quelque part quelque trace ?

Il y avait bien deux ponts et l’antagonisme était déjà là. Le premier pont, juste après la porte de Brest ou de Loc-Mikaël, fut longtemps, probablement jusqu’au XVIIe siècle, un pont-levis dont l’entretien était à la charge de la ville de Guingamp, mais l’autre dépendait des seigneurs de Saint-Michel. Si bien que l’un de ceux-ci, le marquis DE LA RIVIERE, y fit apposer des écussons portant ses armes et prétendit lever un péage pour financer les travaux d’entretien. Il fut condamné, en 1678, à retirer ses armoiries et à renoncer au péage. Mais les juges de Guingamp ne pouvaient exercer la police au-delà du premier pont.

Cependant, malgré querelles et chicanes, le Trieux était un lieu de vie et un trait d’union entre les habitants des deux rives, car nombre d’activités quotidiennes s’étaient fixées sur les berges.

Ajoutons que s’il n’y a que ces deux ponts [1] il existait des «passages pour piétons». Au niveau des moulins installés au fil de l’eau de Sainte-Croix à Pont-Ezer, les déversoirs étaient surmontés de pierres plates qui permettaient le passage, sauf en période de hautes eaux : au moulin de la ville, ce passage était d’une centaine de pas. Parfois, existaient des passerelles, ainsi au moulin des Salles vers Rustang et au moulin de la Tourelle vers le Roudourou.

Il faut, par contre, attendre 1874 pour voir construire la passerelle de Saint-Sébastien. Depuis cinquante ans, les ponts routiers se sont multipliés : Saint-Sébastien, pont Kennedy, pont Mendès-France, rendus nécessaires par l’intensification de la circulation automobile, le souci de désengorger le centre-ville – avec, cependant, le risque d’en détourner la vie avec le passage.

Les moulins

A blés, à tan, à fouler ou à teiller le lin, ils jouent un rôle économique de premier plan [2]: alimentation, tannerie, textiles.

Faut-il dire que tous les déchets de leur activité se retrouvaient dans la rivière ?

A la fin du XIXe siècle, les minoteries ou les teillages de lin remplacèrent une partie des moulins : moulin de la ville, moulin de Traouzac’h, de Saint-Sauveur, Pont-Ezer…

Les tanneries

Grandes consommatrices d’eau, elles se succèdent de Trotrieux à Pont-Ezer et leurs eaux usées vont également directement au Trieux [3]

Sans doute tout cela était «biodégradable»… Et faut-il croire, dans le même ordre d’idées, le directeur de l’usine à gaz de Saint-Sébastien (créée en 1893) lorsqu’il affirme qu’il ne pollue pas puisque, s’il prend de l’eau dans le Trieux, «il n’y rejette rien» !

D’autres ateliers recherchaient aussi les rives et l’eau : menuisiers et tonneliers au Trotrieux, fondeurs et serruriers rue Saint-Yves et à Saint-Michel. L’eau de pluie et de lavage des rues entraînait tout vers le Trieux, le ruisseau des Lutins servait d’égout, parfois à ciel ouvert jusqu’au pied de la tour de Traouzac’h où il rejoint la rivière.

Il y a une teinturerie rue Saint-Yves qui s’installe par la suite à Saint-Sauveur.

L’abattoir est construit il y un siècle entre le moulin Saint-Sauveur et l’usine de la Tourelle…

Ne noircissons pas à plaisir ce tableau qui se retrouvait dans toutes les traversées de villes. Cependant, il y avait des poissons et même les saumons remontaient vers l’amont…

Par précaution, un arrêté municipal d’avant 1914 «interdit de se baigner dans le Trieux entre le moulin des Salles et le moulin de la liberté» m.

Et les lavoirs ?

Lavoirs et moulin à Traouzac’h.

Ce moulin, propriété du prieur de Saint-Sauveur, changea de nom à la Révolution et devint «moulin de la liberté».

Le lavage du linge était une exigence dans tous les foyers et une occupation quoti­dienne pour les femmes qui en faisaient leur métier. Métier difficile, les mains dans l’eau par tous les temps, les reins cassés par la station à genoux dans les «cassets» de bois, les bras rompus par l’usage énergique de la brosse et du battoir et par l’es­sorage énergique des lourds draps de toile…

Dans la plupart des quartiers longeant le Trieux, de Sainte-Croix à Saint-Sauveur, chaque maison avait pratiquement son lavoir, soit attenant directement à la maison, soit au fond de la cour ou du jardin.

Parfois, il n’y a que deux ou trois niveaux de pierres plates, mais souvent ce sont de petits bâtiments en maçonnerie sur trois côtés, le quatrième s’ouvrant sur la rivière. De ce côté, la toiture, ardoises ou tuiles, est soutenue par de petits piliers carrés de bois reposant sur un socle de pierre.

Certains lavoirs sont privatifs, réservés aux occupants de la maison dont ils dépen­dent, propriétaires et locataires.

Dans certains points du cours du Trieux, les lavoirs sont juxtaposés en longues files : au Trotrieux, à Saint-Sébastien : ici, on lave le linge du centre-ville et, à proximité, s’élèvent des séchoirs dont les parois en lames de persienne laissent passer l’air et le vent. A Sainte-Croix, juste en amont du pont, et à Saint-Sébastien, près de la passerelle côté Saint-Michel, plusieurs marches de pierre servent aussi de lavoirs collectifs pour les femmes du quartier.

Les cartes postales du début du siècle nous renseignent sur toutes ces activités.

En 1796, le recensement ne compte que 20 blanchisseuses ou lavandières, du moins qui en fassent profession, mais chaque femme de journalier, d’ouvrier, de petit artisan ou commerçant assure elle-même cette corvée familiale. Sur ces 20, 13 sont au Trotrieux, 3 rue Saint-Yves (du côté de la rivière), 2 à Saint-Michel. A Sainte-Croix, on n’en compte aucune ! Ici, certes, les femmes lavent le linge de la maisonnée, mais elles sont par profession fileuses, écardeuses ou tisserandes…

En 1851, les lavandières répertoriées comme telles sont une centaine. De toute façon, on peut considérer que tout le linge de Guingamp est lavé au Trieux. Comment s’étonner qu’en cas d’épidémie les quartiers riverains de la rivière soient les plus tou­chés ? Lors de l’épidémie de choléra, 60 % des victimes sont des blanchisseuses et des lingères de Sainte-Croix, Ruello, Trotrieux, Saint-Michel, Saint-Sauveur…

Les lavoirs sont restés en service jusqu’après 1950. Rappelons que l’eau courante à domicile n’est installée qu’après 1930 et qu’il s’en fallut encore de vingt ou trente ans pour que tous les étages des maisons du centre-ville en soient pourvus. Jusqu’à la généralisation de l’emploi des machines à laver, le lavage, au moins des pièces lourdes et des draps, ne pouvait se faire qu’à la rivière.

Du trieux vers la ville

Les rives du Trieux ne sont pas lieu clos, elles ne l’ont jamais été puisque c’était un lieu de travail et de vie ; de nombreuses ruelles en permettaient l’accès, deux abreu­voirs y étaient aménagés : l’un près de la chaussée du moulin de la ville, l’autre à Saint-Michel.

Ce sera l’un des agréments de la future promenade : on pourra la prendre ou la quit­ter pour gagner le Roudourou ou Saint-Léonard, Saint-Michel ou Saint-Sauveur, le centre-ville, la rue Trotrieux et ses remparts, l’escalier Saint-Jacques vers le château et la basilique… On pourra repérer, au passage, l’emplacement des anciens moulins, voir de Saint-Sébastien la ville perchée sur son socle rocheux, l’étagement des toits et les tours de Notre-Dame. Savoir que l’on enjambe à Traouzac’h le débouché du ruis seau des Lutins et à Rustang le ruisseau de Kergré, «frontière» avec Ploumagoar jusqu’à la Révolution.

Se promener, flâner, rêver : il fera bon sur les bords du Trieux.

Peut-on espérer la restauration de quelques lavoirs encore repérables à Saint-Sauveur, Saint-Michel, Trotrieux ?

Cartes postales : collection de Jacques DUCHEMIN.

Voir la fiche pédagogique : clic ici

Bibliographie :

– Patrick HENRY : «L’urbanisme à Guingamp au XVIIIe siècle.»

– Gilbert LE ROUX : «Plouisy»

[1] Pour trouver d’autres ponts routiers, il fallait aller à Sainte-Croix ou à Pont-Ezer. Eux aussi avaient profité pour s’implanter

de la présence d’un petit îlot

[2] Pour les moulins, voir le bulletin n° 17 des «Amis du Pays de Guingamp».

[3] Voir les bulletins n°s 18 et 19.

Cartes postales : collection de Jacques DUCHEMIN.

Bibliographie :

– Patrick HENRY : «L’urbanisme à Guingamp au XVIIIe siècle.»

– Gilbert LE ROUX : «Plouisy»