Les Ursulines à Guingamp

Les Ursulines à Guingamp

Nous savons qu’au XVIIe siècle (période au cours de laquelle le clergé entreprit en France la mise en application active des décrets du Concile de Trente) quatre ordres religieux féminins s’implantèrent à Guingamp. Les premières, les Carmélites, furent les seules à s’installer intra-muros. Elles construisirent leur couvent autour de la chapelle Saint-Yves, dans un espace compris entre la rue Saint-Yves, la rue du Cosquer et la rue qui menait de la porte de Tréguier à la rue Saint-Yves, et qui porte aujourd’hui encore le nom de la rue des Carmélites. Ensuite ce fut le tour des Ursulines.

Qui étaient les ursulines.

Créé à Brescia (Italie) en 1535 par Angèle de Mérici, l’ordre des Ursulines a pour but l’enseignement des jeunes filles. Introduit à Paris en 1610, il se répand rapidement puisqu’à la veille de la Révolution elles comptent 300 couvents en France. Une trentaine est en Bretagne, presque tous créés avant 1667.

Dans notre diocèse le premier est celui de Tréguier en 1625. Dès cette même date, une demande est adressée à la municipalité de Guingamp. Celle-ci vient d’accepter l’implantation des Carmélites avec beaucoup de réserves… « sans que la Communauté [la municipalité] demeure obligée de bâtir, ni de les nourrir et entretenir, ni leur faire avoir plus grand logement « . Elles avaient le droit de recueillir des aumônes dont elles devaient reverser une partie à la fabrique de Notre-Dame. Était-on prêt à accueillir un autre ordre religieux ?

Une autre demande que celle des Ursulines provenait des Bénédictines de Saint-Malo. La ville de Guingamp se donne le temps de la réflexion: la création de nouvelles maisons religieuses grâce aux donations, aux dots, soustrayaient des sommes importantes à la vie économique…

En 1638, première décision : on rejette l’offre des Bénédictines ce qui, tacitement, suppose l’acceptation des Ursulines. Mais pas intra-muros car on y manque de place. Comme à Tréguier ce sera dans un faubourg. Après de longues tractations, c’est seulement en 1653 que leur installation est acceptée, le 23 juillet.

Le duc de Vendôme approuve le 19 novembre et l’évêque de Tréguier, Mgr Grangier, le 25 juillet 1654. Au mois d’août, huit religieuses professes de Tréguier arrivent à Guingamp[1].

Elles habitent, faubourg de la Trinité, un ancien hôpital mis à leur disposition, dit-on, par Messire Pierre Le Bricquir, vicaire de Notre-Dame, qui était le propriétaire. Une autre source veut qu’elles aient acheté la maison et du terrain pour construire un monastère en juillet 1654 pour 6 413 livres. Par la suite, entre 1658 et 1687, elles se rendirent propriétaires de onze petites maisons avec jardin qui étaient contiguës à leur domaine et de quelques autres plus éloignées qui leur rapportaient des rentes en argent ou en nature.

plan ursulines

plan ursulines 1

Le plan de Guingamp, publié en 1778, nous permet de repérer l’enclos des Ursulines : il occupe à peu près en totalité un vaste quadrilatère limité par la rue de la Trinité, l’église et le cimetière de la Trinité, la rue de Pors-an-Quen et un chemin reliant la chapelle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle au couvent des Capucins.

Le document 1681

plan trinité

Un acte notarié, conservé aux archives municipales de Guingamp, nous apporte quelques précisions sur cet enclos.

L’ensemble des terrains, sur lesquels furent construits les divers bâtiments, dépendait des Penthièvre puisqu’il avait fallu l’autorisation du duc de Vendôme. Une partie relevait directement de la prévôté de Guingamp et une autre du prieuré de la Trinité, petit fief dont est détenteur à cette date  » Messire Charles de la Corbière, prêtre, seigneur abbé de Valence, ancien chanoine de Paris, conseiller du Roy en son Parlement de Bretagne et prieur du prieuré de Saint Symphorien de Loué et de la Trinité et de Saint Agathon près de la dite ville de Guingamp[2] « 

Nous n’avons pas le tracé de la limite de ce fief de la Trinité mais nous savons que, sur ce terrain, étaient construits: une maison faisant partie du département des pensionnaires ayant, de long (pourchaque longère), 21 pieds et demi (soit environ 7 m), large de 15 pieds et demi (environ 5 m), haute de 24 pieds (8 m), composés de quatre étages (4 niveaux : un rez-de-chaussée + 3 étages), le grand corps de logis, faisant le surplus du département des pensionnaires, dans le second étage et le grenier au-dessus, et, dans le premier (étage), est le chœur des dites dames religieuses, l’église et la sacristie donnant sur la dite rue de la Trinité. Il est long de 90 pieds et demi (30 m), large de 17 pieds et demi (5,80 m), haut de 21
pieds 2/3 (7,20 m) plus divers appentis.

Tous ces bâtiments ont, dans leur largeur (ou laize), des pignons « aquillonnés », c’est-à-dire triangulaires, ce qui correspond à des toits à double pente.

Ces parcelles avaient été données par Nicolas de Gret, vivant sieur du Buort et demoiselle Jeanne Loguello, sa compagne, aux fins du contrat du 19 juillet 1655 pour la dot d’entrée de Jeanne et Marie de Gret, leurs filles religieuses, professes au dit couvent.

Un autre corps de logis est également construit sur le fief de la Trinité (sauf sa longère ouest qui est du fief de la prévôté de Guingamp). Il a 39,50 m de long, 7 m de large, 8,60 m de haut ; est composé d’un « enbas », d’un second et troisième étages et encore grenier au-dessus.

Tous les autres bâtiments sont au fief de la prévôté de Guingamp, y compris le jardin et sa petite chapelle, et la cour. Les bâtiments sont en « massonage » (en pierres) et couverts d’ardoises.

Le document cité plus haut distingue, dans sa longue énumération, dans l’ordre :

  • – la maison des pensionnaires,
  • – le grand corps de logis avec appentis,
  • – un deuxième grand corps de logis,
  • – un pavillon où se situe l’escalier (12 pieds x 7 pieds 1/2),
  • – une galerie entre le pavillon et le 2e corps de logis,
  • – un autre bâtiment de 3 étages. Comment localiser ces constructions ?
  • Tout ceci existait donc en 1681.

Sigismond Ropartz dit : « L’établissement prit une extension rapide : il fallut bâtir de nouveaux édifices. L’évêque de Tréguier qui avait posé la première pierre vint, au mois de septembre 1666, bénir la maison complètement achevée.« 

trinité 6 reduitIl semble qu’il se soit un peu hâté : effectivement, en septembre 1666, la chapelle est achevée et.on y célèbre le culte pour la première fois. Elle est dédiée à saht Joseph comme en témoigne l’inscription gravée au sommet de la façade :

« Sancte Joseph pater et defensor noster dulcissime »

Désaffectée à la Révolution, elle fut d’abord utilisée pour abriter les statues des saints saisies dans les églises et chapelles de la région et « mises en état d’arrestation « . Puis on y installa un atelier de salpêtre et, comme dans les autres bâtiments, on logea des troupes à différentes reprises ; elle servit aussi de grenier à foin.

Pour le reste des constructions ce fut beaucoup plus lent. En 1705, d’après G. Minois, il n’y a encore que la moitié du couvent de construit, les archives soulignent constamment le peu de revenus, le poids des dettes et les multiples demandes d’aides et de subventions.

 

Quelles étaient les ressources des religieuses ?

Les dots

L’une de leurs ressources, les plus importantes, résidait dans les contrats de dots des religieuses consistant en quelques terrains, métairies, maisons rapportant des rentes plus souvent viagères que perpétuelles. Encore faut-il que les familles en aient les moyens.

Mais de quel milieu social viennent les Ursulines de Guingamp ?

À Tréguier ou à Lannion, la proportion des jeunes filles de familles nobles est, res­pectivement, de 52 % et 27,6 %. À Guingamp, elle tombe à 19 %, donc la majorité vient de familles bourgeoises aux revenus plus modestes.

Combien de religieuses ?

Le couvent devint important, le nombre maximum de religieuses fut de 79, en 1722. Ensuite, comme dans d’autres monastères, l’effectif se réduisit : elles ne sont plus que 35 en 1790.

Nous avons les noms de quelques supérieures des Ursulines de Guingamp de 1684 à 1791 et, parmi elles, nous relevons quelques familles importantes : Pinart, de Bégaignon, de Botloy, de Leshildry, du Groesquer, du Timeur, Floyd de Rosneven… Mais ce sont les supérieures et nous retrouvons ces mêmes noms de famille chez les Ursulines de Lannion et de Tréguier… À ce niveau d’importance (les supérieures), 80 % sont nobles. Les religieuses de la famille de Bégaignon, sur l’ensemble des trois couvents, exercèrent le « supériorat » pendant trente ans.

Angélique de Bégaignon (en religion, sœur Thérèse de Jésus) est la première supé­rieure en 1654. Elle est encore à ce poste en 1681 ; c’est à ce titre qu’elle signe le document.

Elle était venue à Guingamp en service commandé, choisie par Mgr Grangier[3].

Anne Renée de Clisson, citée en 1681, est entrée à Tréguier en 1650. Il y a fréquemment des passages d’un couvent à l’autre. Seront supérieures à Tréguier: Marguerite de Bégaignon, Françoise-Thérèse de Bégaignon, Marie-Thérèse de Leshildry (supérieure à Guingamp de 1699 à 1702). Il y a aussi passage de simples professes, voire de postulantes ou de novices. En principe, chaque postulante attend au minimum 3 ans pour devenir professe, mais peut attendre 5 ou 7 ans. Un tiers, environ, quitte le couvent avant cette échéance. Ont-elles été vraiment consultées avant d’y entrer ?

Les Ursulines de Guingamp semblent donc avoir été, du fait de leur recrutement, les parentes pauvres des couvents de leur ordre dans le diocèse de Tréguier. Elles disposaient, cependant, d’une autre source de revenus.

Les écoles

Nous avons dit que le but de leur ordre était l’éducation des filles et nous avons vu la place que prenait le « pensionnat » dans les bâtiments de 1681. Elles accueillaient donc, en tant que pensionnaires, des jeunes filles pour leur éducation et leur instruc­tion.

Les parents de ces élèves payaient une « pension ». Sans doute ce pensionnat de Guingamp était moins « coté » que ceux de Lannion et Tréguier, probablement du fait d’un recrutement moins « noble » des religieuses.

Le nombre des élèves fut en augmentation constante, même si le nombre des reli­gieuses était en déclin. Cela semble indiquer que la société, noble ou citadine, a un plus grand souci de l’éducation des filles.

Ajoutons, car c’est important, qu’en plus de ces pensionnaires payantes, les Ursulines de Guingamp avaient ouvert de petites écoles gratuites pour les enfants du peuple. Ces écoles occupaient, en 1760, 15 religieuses à plein temps.

Les redevances « féodales » des Ursulines

Pour les terrains de la dot des demoiselles Jeanne et Marie de Gret, elles doivent, à la seigneurie du Prieuré, à titre de « lods et ventes [4]« , la somme de 12 livres par an et trente cinq sols par an à la fabrique de la paroisse de la Trinité.

Selon une convention signée par elles, en 1677, elles sont exemptées de « suivre le four[5] » de la seigneurie de la Trinité mais elles relèvent de la juridiction du prieur et son sujettes « à suivre le moulin appartenant à la dite seigneurie lorsqu’il y en aura un de construit ».

Fut-il jamais construit ? Il y avait bien un ruisseau dans la seigneurie et même un étang (c’est notre actuel « étang du Prieur » dont l’émissaire est le ruisseau des Lutins). S’il y eut un moulin ce fût peut-être à la sortie de cet étang.

Quelques noms à relever sur ce document

D’abord ceux des religieuses, responsables de la communauté, qui signent :

  • – Angélique de Bégaignon, supérieure,
  • – Thérèse Coroller, mère-préfette,
  • –Louise Gouriou, Magdeleine Solvais, Anne-Renée de Clisson, Peronelle de K/enor, conseillères et discrètes,
  • – Jeanne Rigou, procureur.
  • – Celui du notaire : J. Mahé, « notaire roïal de Rennes, établi en la ville de Guingamp et notaire de la cour ducale du dit Guingamp, duché et pairie de France ? ».
  • – Celui de l’arpenteur : Gilles Mahé, « sieur de Penlan, demeurant en la ville de Guingamp sur le Martray [6] d’icelle, paroisse de Notre-Dame ».

 

plan trinité 1

L’acte a été rédigé et signé au parloir de la maison conventuelle de Saint-Joseph de l’ordre de Sainte-Ursule, près la ville du dit Guingamp.

Cet acte est un « aveu », c’est-à-dire une reconnaissance de la vassalité : les Ursulines sont les vassales du Seigneur Charles de la Corbière. En échange de la reconnaissance de cette sujétion du vassal, le seigneur lui doit sa protection. À l’origine un « homme sans aveu » est quelqu’un qui n’est reconnu ou protégé par personne, sans feu ni lieu, c’est-à-dire bien isolé et bien démuni.

BIBLIOGRAPHIE

Abbé Dobet, Histoire de Guingamp. Sigismond Ropartz, Histoire de Guingamp.

Georges Minois, « L’ordre des Ursulines sous l’Ancien Régime », Bulletin de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord, tome CIX, 1981, p. 19-46.

[1] Rappelons que, 20 ans plus tard, les Augustines, appelées pour tenir l’hôpital, viendront également de Tréguier.

[2] Cette énumération de charges et donc de « bénéfices » pour un seul personnage montre la quantité de fonctions supposées être remplies par lui. On conçoit aisément qu’il soit absent, la plupart du temps, de l’un ou l’autre de ces lieux. C’est le système de la « commende » qui est, à partir du XVIe siècle, l’une des plaies de l’église de France.

[3] Élue pour 3 ans, la supérieure restait très souvent, après réélection, 6 ans dans cette charge. Elle cédait alors la place mais pouvait évidemment être réélue par la suite.

[4] Redevance d’origine féodale, taxe due au seigneur sur toute opération de cession de biens effec­tuée sur son fief.

[5] Suivre le four » : c’est l’obligation, pour utiliser le four, de verser le « droit de ban ». Une des cou­tumes que l’on appelle « banalités »

[6 Martray » (de « martyr ») : place où l’on torture. Dans les villes, en plein centre, près des halles le plus souvent: lieu où les condamnés sont exposés au pilori, portant le motif de leur condamnation ; à titre de punition et d’exemple.