Les cordeliers à Guingamp

Les cordeliers à Guingamp

Texte complet dans le N° 13 de la revue

Que ce soit sous le nom de Cordeliers ou sous celui de Capucins, les religieux franciscains sont présents dans l’histoire de la ville de Guingamp depuis la fin du XIIIe siècle. François Le Roux, leur a consacré, son mémoire de maîtrise d’histoire et nous a autorisé à utiliser son texte pour vous en présenter un résumé. Nous l’en remercions très vivement.

Et d’abord, qu’est-ce qu’un Franciscain ? C’est un religieux qui observe la règle de vie recommandée par François d’Assise au début du XIIIe siècle. Les «Frères mineurs», appelés ainsi en signe d’humilité, devaient vivre pauvrement, en essayant d’observer, en toute chose, l’esprit de l’évangile, en réaction contre l’enrichissement de l’Église d’Occident à cette époque.

Les Cordeliers à Guingamp

Ce nouvel ordre religieux se répandit rapidement et de nombreux couvents furent fondés en Bretagne avant la fin du XIIIe siècle. Dans la région de Guingamp, étaient déjà présents, depuis cent cinquante ans, les Chanoines Augustins à Sainte-Croix, les Cisterciens à Bégard, puis à Coatmalouen.

C’est le duc de Bretagne Jean II qui autorisa, en 1283, les Frères mineurs à s’installer à Guingamp sur un terrain proche de la porte de la Pompe ou de la Fontaine, à gauche de ce qui est aujourd’hui la rue Montbareil [1]. Dans le langage courant, les Franciscains sont appelés «Cordeliers», leur tunique de bure étant ceinturée d’une corde avec trois nœuds.

Ils étaient donc « hors les murs » – si tant est qu’à l’époque il y eut des murs – plutôt des palissades au-dessus de fossés – dans un terrain qui permettait une extension du couvent puisqu’il s’étendait de la porte de la Pompe à la porte de Tréguier. Ils construisirent un monastère et une chapelle et bénéficièrent, tout de suite, d’une grande renommée. Ne dit-on pas que Saint Yves, qui fréquentait le couvent, y aurait revêtu l’habit du Tiers-ordre [2] franciscain ?

Dès l’origine, les bienfaiteurs y voulurent leur sépulture : Guy de Penthièvre, fils cadet de Jean II, et son épouse Jeanne d’Avaugour, le père de cette dernière, Henri IV d’Avaugour. Quand Charles de Blois épousa Jeanne, fille de Guy, il succéda à ses beaux-parents comme bienfaiteur insigne des Cordeliers de Guingamp. Il les combla de largesses, enrichissant leur chapelle d’ornements, tapis, reliques et reliquaires, peintures, vases sacrés, candélabres pour une valeur de 8.850 florins. En 1362, il réserva exclusivement le chœur pour sa future sépulture et celle de son épouse, car il voulait reposer au pied de ses beaux-parents. De fait, sitôt après la bataille d’Auray, le corps de Charles fut transporté à Guingamp.

La réputation de sainteté du pieux duc anticipa les conclusions du procès de canonisation tenu à Angers et les foules accoururent vénérer les restes de celui que l’on appelait Saint Charles de Guingamp. C’est probablement ce qui valut à l’enclos des Jacobins le nom de «Terre sainte». Il continua d’être «le Saint-Denis des Penthièvre» puisque la duchesse Jeanne y rejoignit son époux, en 1384, puis leur fils Jean et, plus tard, Jean de Brosse et Sébastien de Luxembourg.

La dévotion aux reliques de Charles de Blois, le dévouement des Cordeliers à la développer leur procurent d’abondants revenus, mais, par la suite, les ducs de la maison de Montfort leur garderont rancune de leur attachement au «parti français».

De nombreux personnages, plus ou moins notables de la région, tinrent aussi à se faire inhumer dans l’église ou le cimetière des Cordeliers [3].

Les Cordeliers étaient très populaires auprès des habitants qui appréciaient «leur piété et leur fidélité à l’office divin». Ils purent ainsi embellir leur église, qui avait la réputation d’être une des plus belles de l’ordre, et aménager leur vaste enclos tout proche de la ville puisque s’ouvrant tout juste à la sortie de la porte de la Fontaine. C’était un ordre mendiant : ils parcouraient les campagnes, se rendant dans les paroisses pour y prêcher l’ «Avent» et le «Carême» et pratiquer leur quête annuelle («de bled et de beurre»). En ville même, ils étaient très estimés : les Guingampais se rendaient à leurs offices, se confessaient à eux, rassurés par leur réputation de piété et de pauvreté.

La fin des Cordeliers à Guingamp

Rien ne semblait donc, au XIVe et XVe siècle, vouer les Cordeliers de Guingamp à un exil. Cependant, les épisodes militaires de la fin du XVe siècle (guerre d’indépendance bretonne et sièges de Guingamp) avaient causé de grands dégâts au monastère. Adossé au coteau de Montbareil, très proche des remparts, il était, de ce fait, propre à être utilisé par les assaillants comme base pour attaquer les murailles de la ville, en cet endroit où elles étaient les plus vulnérables.

En 1581, Madame de Martigues, veuve de Sébastien de Luxembourg, remboursa aux Cordeliers un emprunt de 1.800 livres fait par Jean de Penthièvre. Cette somme devait être utilisée pour effectuer les réparations les plus urgentes. Les religieux décidèrent d’attendre pour commencer les travaux.

Bien leur en prit : la période des guerres de religion leur donna le coup de grâce. La ville tenait pour le duc de Mercceur, c’est-à-dire pour la Ligue, et s’attendait à l’assaut des troupes royales et de leurs renforts anglais. Afin d’empêcher les ennemis de s’avancer trop à couvert, la garnison guingampaise fit bonne mesure en détruisant le couvent des Cordeliers et celui des Jacobins qui lui succédait vers le sud, en longeant également les remparts de la ville

Il ne subsista que quelques pans de murailles, quelques pierres tombales, le tout hâtivement entouré d’un mur de terre de dix pieds pour essayer de préserver l’enclos et les sépultures qui s’y trouvaient encore [4]. Quant «aux reliques du duc Charles et son cœur enchâssés dans un carré de plomb», les Cordeliers les avaient emportés en s’enfuyant.

En 1605, une modeste chapelle, de trente pieds de long, dix pieds de haut et dix de large, fut élevée à la place de l’ancien couvent. L’essentiel des pierres provenant de la démolition avait trouvé preneur. On en signale à proximité «du haut boult du corps de l’église Notre-Dame», d’autres chez les Carmélites «raffraichies en grande partie» et réutilisées y compris des pierres de taille utilisées comme voûtes, arcades, piliers, provenant soit des bâtiments détruits, soit même de sépultures ou d’enfeux élevés à grands frais par les bienfaiteurs dudit couvent. «En 1625, les Cordeliers liquidèrent, pour 75 livres, quelques restes de pierres de massonnerie et cinq pierres de taille. »

Ils conservèrent la jouissance de l’emplacement de leur ancien enclos qui sera loué à titre de ferme.

Les Cordeliers à Grâces

reliquaireVoici donc les religieux sans couvent et sans chapelle, n’emportant pour toute richesse que les restes de Charles de Blois. Avec leurs voi­sins, les Jacobins, auxquels est survenu le même malheur, ils se réfugient d’abord à Ste-Croix, chez les Chanoines Augustins. Ils y restèrent jus­qu’en 1602.

Les Cordeliers vinrent à Grâces en 1614, mais les bâtiments n’étaient pas achevés à cette date. On lit, dans les archives citées par l’abbé Botrel, dans son Cahier de paroisse, que «l’an 1633 le onzième d’avril M posée la première pierre d’un corps de logis contenant en longueur 150 à 160 pieds dans lequel il y a une cuisine… etc » et que les travaux auraient duré 21 ans. Le principal constructeur semble avoir été le Père Guillaume Le Cour qui fut Gardien [5] de 1630 à 1646.

[5] II n’y a pas d’abbé ou de supérieur chez les Franciscains, mais un Père Gardien. Le couvent de Grâces était rattaché dans l’ordre francis­cain à la Province de Touraine. Le Provincial visitait, en principe, chaque année tous les couvents de sa province.

 

[1] A la même époque, s’implantèrent – à droite de la même rue -, les Dominicains ou Jacobins.

[2] Tiers ordre : hommes et femmes vivant dans le monde et pratiquant la règle franciscaine autant que leur état le leur permet. Le premier ordre était celui des Frère moines ; le second, l’ordre féminin fondé par Sainte Claire.

[3] Lors de travaux de terrassement, au XIXe et au XXe siècle, des os­sements ont été retrouvés dans ce secteur. Plus récemment, la construc­tion de la nouvelle sous-préfecture a mis à jour une pierre tombale. Les archives des Cordeliers et les armoiries figurant sur la pierre permettent de penser qu’il s’agit de la sépulture de «noble chevalier Jean vicomte de Pomment, qui mourut (en 1431 ) en l’habit de St François et fut enterré au dit couvent après y avoir fait de grands biens. »

[4] Mme de Martigues fera transporter, dans un caveau aménagé sous le chœur de l’église Notre-Dame, les cercueils de Jean de Brosse et de Sébastien de Luxembourg.

[5] II n’y a pas d’abbé ou de supérieur chez les Franciscains, mais un Père Gardien. Le couvent de Grâces était rattaché dans l’ordre francis­cain à la Province de Touraine. Le Provincial visitait, en principe, chaque année tous les couvents de sa province.