Rue Saint-Yves

Rue Saint-Yves

Nous n’allons pas quitter les bords du Trieux mais les « faubourgs » en abordant, au bas de la cohue de l’époque, la rue qui mène à la Porte de Loc Mickaël et aux ponts (au-delà du premier pont, Saint-Michel est en Plouisy).

Elle s’appelle « la rue des Febvres » ou des Feuvres , c’est-à-dire des artisans qui travaillent les métaux. Nous savons que la Bretagne avait de nombreux sites métallifères assez faciles à exploiter : fer, plomb… et du bois en abondance. Dans cette rue côté Trieux, dès 1455, on a un fondeur, un claveurier (serrurier), l’orfèvre quant à lui est au centre ville « au coing de la venelle par où l’on va au four ». Et il y a, à toutes les entrées de la ville, des maréchaux ferrant…

Mais un autre document, un compte de Jean d’Estable (1467-1469) énumère les taxes dues à la duchesse Françoise (veuve de Pierre II) pour un total de « neuf vingt écus d’or neus » pour la réparation (déjà !) de « l’orloge de la ville », les pensions des prieurs de la Trinité et de Saint-Sauveur.

En 1468 un mandement du duc – c’est François II – prévoit la mise en place d’archers et d’arbalétriers à raison d’un homme pour 20 maisons. Il faut donc les équiper et les habiller, ce qui coûtera « huit vingt et quatre livres, un sol, six deniers ».

Il semble que l’on ait pu trouver à peu près tout ce qui était nécessaire sur place. Pour l’habillement, chaque homme reçoit 40 sols. Il achète pourpoint, chausses, housertes, bonnets, gants et esquillettes (ni boutons, ni boutonnières : des lacets à bouts ferrés) ; des vêtements : les « paltocs » (paletot), des jaquettes de cuir de mouton ; des hoquetons : veste de grosse toile portée sous le haubert ou cotte de mailles.

Pour les « salades » (casques de l’époque) en métal doublées de tissu, on les trouve chez Léon, armurier ; ils s’attachent par une courroie (prix : 5 deniers). Les selles des chevaux sont munies de courroies et d’anels (un anel coûte 5 deniers).

Pour l’armement : des arcs, des arbalètes avec leurs « vires » ou viretons (ces traits lancés par les arbalètes tournoyaient, « virevoltaient »), les cordes pour les arbalètes : 14 bottes de fil payées à Olivier Marc. Puis, des trousses pour les flèches : bourses, cartas (carquois), des épées et des ceintures pour y attacher les fourreaux.

On voit donc intervenir ici de nombreux artisans : pelletiers, tisserands de lin, de « futaine »  (théoriquement mélange de lin et coton ? Ou de lin, chèvre et laine ? Ou berlinge, tissu bon marché)  , des tanneurs, corroyeurs et même tailleurs : « Il a fallu élargir sur les côtés le paltoc de Nicolas Jony qui était trop petit. » On cite aussi des brigantines : armures composées de lames plates articulées, moins protectrices mais moins coûteuses que celles des chevaliers ; des « vouges », longues lances à double tranchant.

Cette milice locale fut mise en place dans toutes les villes bretonnes. Pour stimuler l’entraînement de ces militaires d’appoint, on organisa des séances de formation et surtout chaque année, un « concours ». Ne croyons pas que ce fut une spécialité guingampaise…

Le concours avait lieu sur la place-au-Lait, à l’est de la ville, intra muros. La cible était un « papegault » ou perroquet, oiseau de bois ou de métal orné de couleurs vives. Le gagnant du concours était « roi des archers » et avait quelques avantages en nature : le droit de vendre à son profit 50 pipes de vin franches de tout droit d’octroi et de billot, ou honorifiques : participation aux processions entouré des archers et, plus tard, arquebusiers. Il portait une écharpe bleue et blanche, aux couleurs de la ville, et participait en titre aux cérémonies officielles.

D’où le nom donné au Champ-au-Lait de Champ-Mauroy, c’est-à-dire du « faux roi ou roi de fantaisie » : Mau signifie « mal, mauvais », en ancien français .

Au milieu du XVIIe siècle, c’est dans la rue Saint-Yves et à côté de la chapelle que se sont installées les carmélites : une parcelle leur a été cédée pour construire leur monastère. On compte 19 maisons à gauche en allant vers les ponts avec des cens de 8 et 20 sols. C’est nettement moins qu’autour de la cohue : Jacques Fougeré paie 46 sols, mais c’est Jacques Lebrun qui paie le chiffre le plus élevé de toute la ville : 76 sols !

En l’an IV, à partir du premier pont Saint-Michel, à droite en revenant vers le centre-ville, Le Jamtell est dixième sur la liste des « familles recensées ». Cela, nous le savons, ne veut pas dire qu’il habite la dixième maison car, même s’il y a deux cheminées dans un logement, c’est peut-être une maison à deux étages… C’est le cas pour 6 familles, dont celle de Jean-François Le Jamtell.

Selon le recensement de nivôse an IV (déc. 1795-janv. 1796), Jean-François Le Jamtell, né en 1763, est arrivé à Guingamp depuis 4 ans. C’est une erreur, il était là avant 1789, donc depuis au moins 6 ou 7 ans (la famille Le Jamtell est originaire de Villedieu-les-Poêles). Il est « gradé » dans la milice fondée en octobre 1789, (fondeur) canonnier. Mais il n’est pas citoyen actif, faute d’un revenu suffisant. En 1792, il s’inscrit au club des jacobins et fait partie de la garde Nationale. En octobre 1791, il a épou- sé à Lannion Charlotte Le Noir. Ils ont 4 enfants en l’an IV ; d’autres viendront après : François-René, Marie et Jean-Julien. Le dernier de leurs enfants nés à Guingamp est Mathurin-Vincent, né en l’an XII (1803).

Ensuite, la famille s’installe à Lannion où naît la petite dernière, Vincente-Yvonne, en 1811.

Quel est le métier de Jean-François Le Jamtell (aussi orthographié « Le Jemptel ») ? En l’an II, il est marchand ; en l’an III, fondeur à Saint-Michel ; en l’an IV… boucher : à l’époque où on a armé la milice avec des « piques », il y a peu de travail dans la fonderie ! Puis, fondeur rue Saint-Yves en l’an V, VI, VII. Il est fondeur à Lannion en 1822 et l’est encore en 1835, comme son fils aîné, François-Charles ; Jean-Baptiste, né le 25 brumaire an IV à Guingamp, est marchand chapelier à Lannion. Le dernier de ses fils, Mathurin-Vincent, fondeur, épouse Marie-Pauline Neumager. Les deux familles avaient depuis plusieurs années des relations commerciales. Le père de la jeune mariée, Dominique Neumager, était « fournisseur des vivres militaires ». Le mariage fut célébré à Guingamp en février 1835. C’est probablement dès cette époque que les Jamtel reviennent pour de bon à Guin- gamp, comme fondeurs. Ils furent propriétaires d’une parcelle de terrain située juste avant le premier pont Saint-Michel. Nous avons un document bien postérieur (1871) où cette parcelle porte l’inscription :

« Hervé, autefois Jemptel ». Ce fut peut-être le lieu de leur implantation à leur retour de Lannion. Mais ce fut pour peu de temps.

prisonsaint-yvesEn effet, en 1843, la nouvelle prison est achevée. La municipalité entreprend d’en profiter pour rénover l’îlot compris entre la rue Saint-Yves, la rue du Cosquer et la rue des Carmélites : élargir la rue Saint-Yves, trop étroite, et, afin de récupérer une partie de la somme qu’elle a du débourser pour construire la nouvelle prison, « lotir » l’emplacement de l’ancienne et régulariser ainsi les deux autres rues.

Le Jamtel achète 4 parcelles (5, 6, 7) rue Saint-Yves, et le 8. Il s’installe ici. Il est toujours fondeur, qualifié en 1856 de « fondeur de cuivre ». Il s’est lancé dans une activité nouvelle, la fabrication des cloches d’église (en « airain, alliage de cuivre et d’étain). La cloche de la chapelle de Confort fut fabriquée en 1841. La fonderie est rue de Tréguier. Par la suite, il abandonne la fonderie et les cloches qu’il vend sont fabriquées à Villedieu-les-Poêles.

jamptelLa maison à l’angle (numéro 20) a une façade ornée de balcons de taille décroissante comme d’autres construites à la même époque (1840-1860) : la Société Générale actuelle, les numéros 15 et 17 rue Notre-Dame, reconstruits à cette époque après incendie ; au numéro 12, la maison est plus ancienne, les balcons ont été rajoutés en 1868.

Puis, quand on ouvre la rue Renan, c’est une nouvelle extension, rue des Carmélites et tout au long de la nouvelle rue, et même au-delà de la tour Saint-Sauveur : « Le jardin des Douves (1909). »

Plus près du pont, il y a un serrurier, un chaudronnier. Plus loin, marchands, aubergistes, cordonniers, menuisier, quelques cafetiers ou aubergistes, un dinandier 18. En remontant vers la place (le Trieux longe ici l’arrière des parcelles), un chaudronnier, Hécamp, fondeur, et deux argentaires, avant d’arriver à « la rue du Moulin ».

Dans la rue Saint-Yves, au XIXe siècle, il y a aussi des tanneurs : Hingant, Tiriot, puis Poullin (venu de Pontrieux) qui installent un grand lavoir. Poullin est spécialisé dans les cuirs fins (mégisserie) ; Neumager, son beau-père, négociant en bois, avait atelier et stockage de bois dans l’îlot. Il construisit une passerelle pour le relier à sa maison, rue Saint-Yves (elle fut d’ailleurs arrachée par l’inondation de 1910). L’hôtel de France aussi en avait une.

neumager

Scierie et chantier de bois Neumager

passerelle2L’hôtel de France aussi en avait une.

teintureieÀ la fin du XIXe siècle, il y avait une teinturerie (famille Auneau).

Simonne TOULET.

Jeannine  GRIMAULT.