Bobé de Moyneuse

Bobé de Moyneuse

Le legs

Né à Paris, rue de Clichy, le vingt floréal an III (09/05/1795), fils de Philippe Adrien Bobé et de Sévère Marie Olive de Kermel, Augustin Joseph Bobé fit une carrière militaire. En 1830 il est officier dans le 2° régiment d’infanterie de la Garde Royale et chevalier de la légion d’honneur depuis 1829 [1].

Par décision de Charles X, datée de Saint Saint-Cloud le 19 juillet 1826, il avait été autorisé à ajouter à son nom celui de «de Moyneuse que portait le branche aînée de sa famille». Licencié de l’armée le 11 août 1830, il a son domicile à Paris mais il a de la famille et des propriétés dans les Côtes du Nord, particulièrement dans l’arrondissement de Guingamp.

En 1860, dans une lettre à l’un de ses parents, il se plaint de son mauvais état de santé. Il est, sans doute, suffisamment inquiet pour que le 9 mai 1863, après, dit-il, dix huit mois de maladie, il rédige son testament.

Il meurt à Paris, à son domicile, 42 rue de l’Université, le 27 avril 1870. Le jour même son notaire, Maître Lefèbvre, ouvre le testament dont il est dépositaire depuis 1863.

 Le testament.

En voici les clauses principales :

«Je nomme et j’institue pour ma légataire universelle la ville de Guingamp [2]… à laquelle je donne tous les biens meubles et immeubles, de quelque nature qu’ils soient, dont je décéderai propriétaire… à charge, par la ville,

  • de faire transporter mes restes mortels dans le cimetière où ils seront provisoirement déposés.
  • (Sont ici énumérés quelques dons personnels)
  • Tout le reste : biens meubles et immeubles, obligations, coupons de rentes… est donné à la ville de Guingamp. Les revenus annuels seront «capitalisés chaque année pendant cent années consécutives au moins… afin que la ville puisse disposer d’un capital considérable pour réaliser une grande oeuvre de bienfaisance ! Au delà de ce délai le capital sera employé :

«…à fonder, construire, entretenir un asile de refuge pour la vieillesse, les pauvres, les malheureux et les incurables de cette commune… Jamais on ne les maltraitera et l’on aura, pour eux, tous les égards dus à l’âge et aux infortunes… La tenue sera, autant que possible, uniforme; sur tous les boutons sera gravé «asyle de Moyneuse» ainsi que sur les poignées des portes. L’ameublement devra être convenable et sans luxe… La somme annuelle pour le service de l’asyle devra être proportionnée au nombre des admissions probables dans les années calamiteuses.»

«Sur le fronton du principal bâtiment de mon institution et des autres, s’il y en a plusieurs, seront gravés en relief ces mots visibles sur toutes voies publiques : «Asile de Moyneuse ou Bobé de Moyneuse».»

«Le tout étant terminé, mes restes mortels seront exhumés du cimetière et déposés dans le vestibule de la maison, face à la porte principale d’entrée, à cinq ou six pieds du sol, dans la niche entièrement en pierre de taille qui aura été réservée à cet effet… On y gravera mes noms et prénoms et ma donation comme c’était au cimetière.»

«On donnera aux cours, corridors, chambres, jardins… les noms de Augustin, Joseph, Marie, Sévère, Olive, Philippe, Adrien, Henriette, Marguerite, Jeanne, Elisabeth, Honoré.» [3]

Les obsèques.

Dès le 27 avril 1870, soit le jour même du décès de M. Bobé de Moyneuse, Maître Lefèbvre écrit au maire de Guingamp pour le mettre au courant de la teneur du testament.

Selon le voeu du défunt, le corps a été immédiatement embaumé et «dès le 29 avril (vendredi) le corps partira à 10 h.30 du soir et arrivera le samedi à 2 h.45 (après midi) par le train omnibus».

Maître Lefèbvre prendra l’express afin de précéder le cercueil de quelques heures. Selon la volonté du défunt, les obsèques doivent être très simples. A vrai dire, étant donné la brièveté du délai, il n’était pas possible d’organiser quelque cérémonie importante.

Inutile de dire l’étonnement de la municipalité de Guingamp à l’annonce de cet héritage absolument inattendu : elle accepte le legs devenu «le patrimoine du pauvre». Pour le délai et les modalités d’application, on se donne le temps de la réflexion.

Après la réception du cercueil, à la gare, par les autorités civiles, une cérémonie religieuse, à l’église, précéda l’inhumation au cimetière de la Trinité, «dans le deuxième carré à gauche, sur le bord de l’allée principale, à 93 m de la porte d’entrée et à 23 m 75 du mur nord.»

Le maire de Guingamp, M. Le Calvez, le conseil municipal et un grand nombre de notabilités assistaient à la cérémonie à laquelle participaient aussi 12 enfants de l’hospice civil. [4]

La contestation de la famille.

Elle fut immédiate de la part de la famille maternelle qui, dès le 20 mai 1870, dans une requête au Conseil d’Etat, contestait la validité du testament du fait de certaines «dispositions bizarres…» et, peut-être, de certaines impossibilités juridiques (la clause des cent ans). Cependant la famille de Kermel, dès ce moment, n’excluait pas l’éventualité d’une «donation» compensatoire à la ville de Guingamp.

La guerre de 1870 éclate le 19 juillet et l’affaire est évidemment mise en sommeil. Chaque partie eut le temps de réfléchir au risque de s’engager dans une procédure longue et coûteuse où, si l’on risquait de tout gagner, on pouvait aussi tout perdre.

Dès janvier 1872, les discussions reprennent : le principe d’une transaction est admis de part et d’autre, reste à savoir sur quelle base mathématique.

La municipalité de Guingamp a cependant des scrupules à «se substituer à la volonté du défunt» et s’en remet à l’avis du Conseil d’État près duquel elle est représentée par Maître Christofle.

Elle aimerait bénéficier des trois-quarts. Une décision préparatoire du Conseil d’État envisage le partage en juillet; en août est adopté le partage d’un tiers pour la famille et deux tiers pour Guingamp.

L’approbation du Conseil d’État se fait attendre jusque en février 1873, le décret est signé le 3 mars par A. Thiers, président de la république. [5]

Ainsi, dès 1873, la municipalité de Guingamp se trouve à la tête d’un pécule qui, année après année, va s’arrondir régulièrement puisque, chaque année, les intérêts sont capitalisés à leur tour.

Nous avons vu que, dans les dernières années du XIXe siècle, il y avait vraiment urgence.

Il faudra attendre plus de 30 ans avant que se réalise le nouvel établissement hospitalier.

Il semble bien que l’on ait attendu que le montant du capital et des intérêts compo­sés permette d’en assurer le financement. [6]

bobé1La reconnaissance de la ville de Guingamp n’attendit pas si longtemps pour se manifester. Dès 1874, la municipalité fit construire un monument sur la tombe de M. Bobé de Moyneuse.

Parmi les projets présentés[7], le conseil municipal retint celui de M. Guérin, architecte de la ville, avec quelques modi­fications suggérées par la commission : placer une croix sur le monument (au som­met ou ailleurs), entourer ce monument d’une grille, le réaliser en kersanton très bien travaillé et placer, en pendant des armes de Guingamp, les armoiries de M. Bobé de Moyneuse lesquelles étaient une combinaison de celles de ses deux familles d’origine.

bobé2Le blason est surmonté d’une couronne : Bobé de Moyneuse avait solli­cité le rétablissement, en sa faveur, du titre de comte.

Plus tard son nom fut donné à une des rues nouvelles du quartier de la gare.

  • [1] Bien que créé par Napoléon Bonaparte, cet ordre fut conservé par la Restauration qui remplaça, sur la médaille, l’effigie de Napoléon par celle de Henri IV.
  • [2] Tous les membres de sa famille étant, explicitement ou implicitement, déshérités.
  • [3] II s’agit des prénoms de membres de sa famille proche
  • [4] II était fréquent, sous l’ancien régime, (voir «La Bretagne, la vie, la mort, la foi» par Alain Croix) de voir des pauvres et surtout des «pauvres enfants» participer aux cortèges funèbres.
  • Ici leur présence symbolise la reconnaissance des pauvres de Guingamp envers ce «gé­néreux donateur» mais constitue une exception du fait que la coutume s’était pro­gressivement éteinte.
  • [5] Louis Adolphe THIERS (1797-1877) avait été nommé par l’assemblée nationale, le 17/02/1871, «chef du pouvoir exécutif de la République Française». Cette même assemblée prononcera la déchéance de Napoléon III le premier mars et, par la loi du 31/08/1871, désignera Thiers comme «Président de la République». Mais Thiers fut battu aux élections du 24/05/1873; il sera remplacé par Mac Mahon.
  • [6] Registre des délibérations en date du 28 octobre 1899.
  • [7] II y en avait quatre : trois de Guingamp (Aufray, marbrier; Léon, sculpteur et Guérin, architecte de Guingamp) et Hernot de Lannion.